Comment Haïti a rendu ses enfants invisibles et pourquoi le coût de l’inaction dépasse désormais celui de toute renaissance

Jounen timoun

QUARANTE (40) ANS D’ABSENCE :

Comment Haïti a rendu ses enfants invisibles et pourquoi le coût de l’inaction dépasse désormais celui de toute renaissance

De la mortalité infantile aux enfants de la rue, du handicap à l’exclusion numérique, de la violence armée à l’absence de bibliothèques, une enquête sur la plus grande tragédie humaine silencieuse de l’histoire contemporaine d’Haïti, et un modèle pour que plus aucun enfant ne soit laissé pour compte.

CHAPITRE LIMINAIRE

Cadre épistémologique et questions de recherche

Ce chapitre n’est ni une introduction ni un résumé. C’est un acte de positionnement. Il dit au lecteur, dès les premières pages, voici ce que nous cherchons, voici ce que nous ne cherchons pas, et voici comment nous distinguerons la démonstration de l’opinion.

Pourquoi ce chapitre existe

Dans la littérature grise sur Haïti, deux défauts tuent la crédibilité avant même la première preuve.

Le premier est l’indignation sans hypothèse. On accumule les chiffres de souffrance, on serre la mâchoire, on conclut qu’il faut faire quelque chose. C’est humain. Ce n’est pas scientifique.

Le second est le plan d’action sans question préalable. On propose des réformes sans avoir démontré qu’on a compris pourquoi les réformes précédentes ont échoué. On réinvente la roue. On la réinvente carrée.

Ce chapitre liminaire coupe court à ces deux travers. Il énonce trois questions de recherche, trois hypothèses testables et un positionnement épistémologique explicite. Le reste du document, les soixante mille mots à venir, ne sera que l’effort, parfois douloureux, de répondre à ces questions avec des faits, des modèles et des comparaisons.

Le lecteur pressé peut sauter ce chapitre. Il le fera à ses risques. Il risquera de prendre un plaidoyer pour une preuve.

Trois questions de recherche

Voici les trois questions qui structurent l’ensemble du document. Chacune a été formulée pour être précise, délimitable et falsifiable, au sens où un ensemble de données pourrait, en théorie, lui apporter une réponse négative.

Première question, l’énigme de l’écart persistant.

Pourquoi, malgré quarante années d’interventions nationales et internationales, de 1986 à 2026, l’indicateur composite de bien être de l’enfant haïtien est il resté inférieur à celui des pays ayant subi des chocs historiques similaires, notamment le Rwanda après 1994, le Liberia après la guerre civile, ou le Bangladesh avant son décollage des années 2000?

Cette question n’est pas rhétorique. Elle suppose qu’il existe des pays comparables. Elle oblige à définir ce que comparable veut dire: produit intérieur brut par habitant similaire à un moment donné, taux de mortalité infantile initial proche, niveau de fragilité étatique mesuré par l’indice des États fragiles. Et elle oblige à chercher les variables différentielles. Pourquoi le Rwanda a t il réduit sa mortalité des moins de cinq ans de soixante dix pour cent en vingt ans, et Haïti de seulement trente cinq pour cent sur la même période? La réponse n’est pas la volonté politique. Cette phrase ne mesure rien.

Deuxième question, les leviers à haut rendement.

Quels sont les leviers institutionnels dont le rendement marginal social dépasse cinq pour un en contexte de fragilité sévère, c’est à dire dans un État dont une partie du territoire échappe au contrôle central, dont le budget est contraint et dont la capacité administrative est faible?

Cette question déplace l’attention. Elle ne demande pas que faudrait il faire idéalement. Elle demande, parmi les réformes possibles, lesquelles produisent le plus d’effet par dollar investi, sachant que l’administration haïtienne plie mais ne rompt pas. Le rapport de cinq pour un n’est pas arbitraire. C’est le seuil en dessous duquel la Banque mondiale considère qu’un projet de développement humain n’est pas prioritaire en contexte de ressources limitées.

Troisième question, l’État séquencé.

À quelles conditions un État faible peut il délivrer des biens publics essentiels aux enfants sans attendre la résolution de la crise sécuritaire?

Cette question est la plus difficile. Elle contredit une intuition répandue: d’abord la sécurité, ensuite l’école. Le terrain haïtien suggère l’inverse. Dans les zones de Cité Soleil où les écoles communautaires ont continué de fonctionner sous médiation locale, le taux de recrutement des mineurs par les gangs a été trois fois plus faible que dans les zones sans école. Mais ce n’est qu’une corrélation. La question exige une identification causale. Et une réponse opérationnelle.

Trois hypothèses

À chaque question de recherche correspond une hypothèse principale. Ces hypothèses ne sont pas des certitudes. Ce sont des propositions que la suite du document va éprouver, confirmer ou infirmer.

Première hypothèse, l’hypothèse des sanctions budgétaires.

L’absence de mécanismes de sanction budgétaire explique soixante pour cent de l’écart d’efficacité entre Haïti et les pays comparateurs.

En d’autres termes, les lois existent. Les plans existent. Les conférences de donateurs existent. Ce qui n’existe pas, c’est une conséquence pour un directeur d’école qui ne paie pas ses enseignants, pour un maire qui détourne le budget cantine, pour un ministre qui affecte les crédits enfance à autre chose. Le Rwanda a institué des contrats de performance individuels pour les fonctionnaires, avec déchéance automatique en cas de non réalisation des cibles convenues. Haïti n’a jamais osé. Cette hypothèse sera testée par une analyse comparative de la dépense publique par enfant entre 2000 et 2025, corrigée des chocs exogènes.

Deuxième hypothèse, l’hypothèse du rendement de la petite enfance.

Le rendement social d’un investissement dans la petite enfance, les enfants de zéro à cinq ans, est trois fois supérieur en Haïti à celui d’un pays à revenu intermédiaire, en raison du retard accumulé et de l’absence de filets sociaux alternatifs.

Cette hypothèse s’appuie sur la courbe de Heckman, le rendement décroissant de l’investissement éducatif avec l’âge. Mais elle va plus loin. Elle suppose que dans un contexte haïtien marqué par la malnutrition chronique et l’absence de stimulation cognitive précoce, l’écart de développement entre un enfant de cinq ans non investi et un enfant de cinq ans investi est plus grand que dans un pays où la santé maternelle de base est déjà assurée. La suite du document présentera une modélisation du retour sur investissement pour Haïti.

Troisième hypothèse, l’hypothèse de la section communale.

La décentralisation des services de protection de l’enfance au niveau de la section communale, l’échelon administratif le plus fin avec cinq cent soixante dix unités, est plus efficace qu’une réforme ministérielle centrale à horizon de cinq ans.

C’est une hypothèse provocante, car elle va à l’encontre de la plupart des programmes internationaux qui préfèrent des réformes lisibles au niveau central. Elle s’appuie sur l’observation que dans les rares communes haïtiennes où un comité de protection de l’enfance local a été formé et formé, le taux de signalement des violences a augmenté et le délai de prise en charge a diminué. Mais ces comités ne tiennent que tant qu’un financement d’ONG les soutient. L’hypothèse sera testée par une analyse de la viabilité institutionnelle de ces dispositifs après retrait de l’aide extérieure.

Positionnement épistémologique

Trois traditions intellectuelles nourrissent ce document.

La première est l’économie politique du développement, celle d’Acemoglu et Robinson, de Besley et Persson. L’idée centrale est que la qualité des institutions n’est pas un décor. C’est la variable. Un pays ne se développe pas parce qu’il est pauvre. Il reste pauvre parce que ses institutions extraient la richesse au lieu de la produire. Appliqué à l’enfance haïtienne, cela signifie que les enfants ne sont pas abandonnés par accident. Ils sont abandonnés parce que les institutions qui devraient les protéger sont organisées pour servir d’autres intérêts. Ce n’est pas un complot. C’est une structure d’incitations.

La deuxième est l’approche par les capabilités, d’Amartya Sen et Martha Nussbaum. Contre la vision étroite du développement comme croissance du produit intérieur brut, Sen propose de mesurer ce que les personnes peuvent réellement faire et être. Un enfant haïtien qui ne sait pas lire parce qu’aucune école n’existe à dix kilomètres à la ronde n’est pas simplement pauvre en éducation. Il est privé de la capacité même d’apprendre. Cette approche justifie que ce document consacre autant d’espace aux bibliothèques, aux centres numériques et aux transports scolaires qu’aux taux de scolarisation.

La troisième est l’analyse institutionnaliste historique, à la Theda Skocpol et James Mahoney. Les grandes transformations ne sortent pas de nulle part. Elles s’enracinent dans des séquences historiques, des dépendances de sentier, des moments critiques. Comprendre pourquoi l’enfance haïtienne est dans son état actuel exige de remonter à 1986, la chute de Duvalier, à 2004, la deuxième chute d’un président, à 2010, le séisme, à 2021, l’assassinat du chef de l’État. Chacun de ces chocs a été un moment où une réforme de la protection de l’enfance aurait pu s’ancrer. Chacun a été manqué.

Ces trois traditions ne sont pas toujours compatibles. L’économie politique tend à voir des intérêts là où l’approche par les capabilités voit des privations, et l’institutionnalisme voit des héritages. Ce document n’a pas l’ambition de les synthétiser. Il les utilise comme des loupes différentes sur un même objet. Le lecteur jugera laquelle éclaire le mieux.

Ce que ce document ne fait pas

Pour éviter tout malentendu, disons clairement ce que le lecteur ne trouvera pas ici.

Il ne trouvera pas une évaluation d’impact d’un programme existant. Les données haïtiennes sont trop lacunaires, trop peu fréquentes, trop souvent non désagrégées par âge et par commune pour permettre une analyse contrefactuelle rigoureuse du type essai randomisé contrôlé. Nous ne ferons pas semblant.

Il ne trouvera pas un plaidoyer pour une ONG ou un parti politique. Aucune des réformes proposées dans la seconde moitié du document n’est la propriété intellectuelle d’une organisation. Certaines ont été testées ailleurs. D’autres sont des extrapolations. Toutes sont présentées pour discussion, pas pour adoption aveugle.

Il ne trouvera pas une recette universelle. Haïti n’est pas la Corée du Sud. Haïti n’est pas le Rwanda. Haïti n’est pas la République dominicaine. Les comparaisons internationales servent à poser des questions, pas à importer des solutions.

Il ne trouvera pas un document neutre. La neutralité est une posture confortable pour ceux qui n’ont rien à perdre. Ce document prend parti pour l’enfant haïtien, contre les systèmes qui l’abandonnent. La partialité assumée n’invalide pas la rigueur. Elle la rend nécessaire.

Un dernier mot sur les interludes

Entre les parties analytiques, le lecteur trouvera trois interludes narratifs. Une nuit avec un enfant de rue à Cap Haïtien. Le procès d’un mineur à la Prison Civile des Gonaïves. L’institutrice qui tient une école sous tente dans la Grand’Anse.

Ces interludes ne sont pas du human interest pour faire passer la pilule statistique. Ils sont la preuve par l’expérience que les abstractions de ce chapitre, capabilités, incitations institutionnelles, dépendance de sentier, renvoient à des vies singulières.

Joseph n’est pas un indicateur. Il a onze ans. Il dort sur du carton. Il sait compter jusqu’à vingt mais ne sait pas lire l’heure. Si ce document ne sert à rien d’autre qu’à rendre Joseph invisible aux yeux de quiconque le lit, il aura échoué.

Les données sauvent des vies quand elles sont lues par des gens qui n’ont pas oublié à quoi ressemble une vie.

PRÉFACE

Pourquoi ce document, pourquoi maintenant

Ce document n’est pas né dans un bureau climatisé de Washington ou de Genève. Il n’est pas le fruit d’un atelier de planification stratégique avec post it et café filtre. Il est né d’une question posée un soir d’avril 2025, à Port au Prince, dans une cour d’école où trente six enfants dormaient sur des bancs, faute de maison. La directrice, qui n’avait pas été payée depuis cinq mois, a dit: ils ne demandent rien. Ils ont arrêté de demander.

Cette phrase est le véritable commencement de ce document.

Pourquoi maintenant? Parce que l’année 2026 marque deux anniversaires. Le quarantième de la chute de Duvalier, qui devait ouvrir une démocratie protectrice des droits. Et le vingtième du séisme de 2010, qui devait reconstruire sur des bases plus justes. Ces deux anniversaires ne sont pas des célébrations. Ce sont des constats d’échec collectif, doublés d’une opportunité rare. Jamais autant d’enfants n’ont été visibles par les systèmes internationaux de mesure, jamais autant de données n’ont été collectées, et jamais le sentiment d’urgence n’a été aussi partagé parmi les Haïtiennes et les Haïtiens de la diaspora et de l’intérieur.

Ce document est écrit pour être lu par six types de lecteurs.

Le premier est le décideur public haïtien, ministre, directeur général, conseiller technique, qui sait déjà tout du problème mais ignore tout de la solution praticable. Il trouvera ici une hiérarchie d’actions, pas un catalogue.

Le deuxième est le partenaire international, Banque mondiale, UNICEF, Union européenne, ambassades, qui a dépensé des centaines de millions de dollars sur l’enfance haïtienne avec des résultats en deçà des attentes. Il trouvera ici une analyse des raisons de cet échec, et des conditions à remplir pour que ses futurs financements ne soient pas engloutis dans le même sable.

Le troisième est le chercheur universitaire, en Haïti, aux États Unis, en Europe, qui a besoin d’un état des lieux rigoureux et d’une bibliographie substantielle pour ses travaux. Il trouvera ici des questions de recherche, des hypothèses et des données.

Le quatrième est le journaliste d’investigation, haïtien ou étranger, qui cherche des angles, des contradictions et des histoires. Il trouvera ici trois interludes, une cartographie des échecs, et des noms de programmes à creuser.

Le cinquième est la mère de famille haïtienne qui ne parvient plus à nourrir ses enfants et qui veut comprendre pourquoi l’État l’a abandonnée. Elle trouvera ici un langage clair, des promesses chiffrées, et une feuille de route pour exiger des comptes.

Le sixième est l’enfant lui même, celui qui lit déjà ou celui qui lira un jour. Pour lui, ce document est une promesse faite par des adultes. Une promesse qui, cette fois, devra être tenue.

Une approche scientifique avant la politique

Dans les débats haïtiens sur l’enfance, deux camps s’affrontent régulièrement. Le premier dit: la priorité c’est la sécurité. Le second dit : la priorité c’est l’école. Le premier rétorque: à quoi sert l’école si les enfants sont tués sur le chemin? Le second rétorque : à quoi sert la sécurité si les enfants sauvés sont analphabètes?

Ce débat est stérile. Il repose sur une absence de données. Personne n’a modélisé le coût d’opportunité de retarder l’éducation pour renforcer la sécurité, ni l’inverse. Personne n’a mesuré l’élasticité de la violence scolaire aux taux d’encadrement. Personne n’a calculé le nombre d’années de vie ajustées sur l’incapacité perdues par un enfant qui ne sait pas lire à dix ans.

Ce document inverse l’ordre. Il ne commence pas par les solutions. Il commence par les questions. Il ne postule pas que l’éducation est plus importante que la santé, ni l’inverse. Il calcule. Il compare. Il hiérarchise en fonction du rendement social et du coût par enfant sauvé.

La politique viendra après. Les arbitrages budgétaires viendront après. Les conflits de légitimité entre ministères viendront après. Mais d’abord, la science.

Méthodologie

Ce document repose sur une méthodologie mixte, conçue pour compenser les faiblesses de chaque approche par les forces de l’autre.

Le volet quantitatif consiste en une analyse secondaire des grandes enquêtes nationales. Il y a les enquêtes EMMUS, l’Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services. Il y a les enquêtes ECVAS sur les Conditions de Vie des Ménages après Séisme. Il y a les recensements généraux de l’IHSI et les rapports administratifs du ministère de la Santé, du ministère de l’Éducation et de l’Institut du Bien être Social. Chaque indicateur est présenté avec son intervalle de confiance, sa période de référence et ses limites de couverture géographique. Aucun chiffre n’est donné sans sa marge d’erreur.

Le volet qualitatif est une analyse documentaire des rapports d’évaluation des programmes nationaux et internationaux, des observations finales du Comité des droits de l’enfant, des lois et décrets haïtiens. Quatre vingt quatre documents ont été analysés, couvrant la période de 1986 à 2025.

Le volet ethnographique repose sur trois terrains courts mais denses. Une semaine à Cap Haïtien auprès des enfants de rue. Une semaine aux Gonaïves dans le système judiciaire. Une semaine dans la Grand’Anse sur l’éducation en zone post cyclone. Les interludes sont issus de ces terrains. Tous les noms propres ont été modifiés. Les situations sont authentiques.

La triangulation des sources est systématique. Chaque affirmation factuelle est croisée entre au moins deux sources. Quand les sources divergent, ce qui arrive fréquemment en Haïti, le document le signale explicitement et propose une estimation basse, une moyenne et une haute, avec justification.

Sources nationales et internationales

Les sources nationales mobilisées sont les suivantes.

L’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique, l’IHSI, pour les recensements de 2003, 2015 et les projections de 2025.

Les enquêtes EMMUS de la première à la sixième, la dernière datant de 2016 et 2017, pour la santé maternelle et infantile, la nutrition et la vaccination.

Les enquêtes ECVAS de 2012 et 2013, actualisée en 2019, pour les conditions de vie et la pauvreté monétaire.

Le ministère de la Santé Publique et de la Population, le MSPP, pour ses rapports annuels et les données du système DHIS2 quand elles sont disponibles.

Le ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle, le MENFP, pour ses statistiques scolaires annuelles.

L’Institut du Bien être Social et de Recherches, l’IBES, pour les données sur la protection de l’enfance et les enfants vivant en institution.

Les sources internationales mobilisées sont les suivantes.

L’UNICEF, pour les analyses de situation de l’enfance en Haïti à plusieurs éditions et les données des enquêtes MICS, les enquêtes à indicateurs multiples.

La Banque mondiale, pour les indicateurs de développement dans le monde, l’indice de capital humain et les rapports pays.

L’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation panaméricaine de la santé, pour la mortalité, les causes de décès et la couverture vaccinale.

Le Programme des Nations Unies pour le développement, le PNUD, pour l’indice de développement humain et les rapports sur la pauvreté multidimensionnelle.

La revue médicale The Lancet, pour les séries sur la mortalité infanto juvénile et la nutrition.

Le Comité des droits de l’enfant des Nations Unies, pour ses observations finales de 1995, 2002, 2010, 2017 et 2023.

Limites de l’étude

Trois limites principales doivent être énoncées dès maintenant, avant que le lecteur ne les découvre par lui même.

Première limite, les zones grises. Environ vingt pour cent du territoire haïtien est actuellement sous influence majoritaire de groupes armés ou en situation de vide de contrôle étatique, selon les données de l’OCHA mises à jour en mars 2025. Aucune collecte de données fiable n’est possible dans ces zones. Les estimations pour ces territoires sont obtenues par extrapolation à partir des enquêtes antérieures et des données de sécurité humanitaire. Elles sont entourées d’une incertitude plus large que la moyenne.

Deuxième limite, le sous enregistrement chronique. La mortalité néonatale est classiquement sous estimée dans les enquêtes rétrospectives, par déni de naissance ou décès non déclarés. L’enregistrement des naissances à l’état civil est incomplet, avec environ soixante cinq pour cent de couverture effective. Les enfants vivant en institution ou dans la rue sont souvent exclus des échantillons ménages. Le document signale systématiquement ces biais.

Troisième limite, l’absence d’évaluation causale. Comme indiqué dans le chapitre liminaire, ce document ne contient pas d’évaluation d’impact d’un programme existant. Il ne peut donc pas attribuer causalement un résultat à une intervention. Il peut décrire des corrélations, proposer des hypothèses, et hiérarchiser des actions sur la base de la littérature internationale. Mais il ne peut pas dire que le programme X a réduit la mortalité de Y points en Haïti entre 2015 et 2020. Ce travail reste à faire.

Définitions et concepts

Pour éviter tout malentendu terminologique, voici comment les termes suivants sont utilisés dans ce document.

Enfant désigne toute personne âgée de zéro à dix sept ans inclus, conformément à la Convention internationale des droits de l’enfant dans son article premier. Le document distingue systématiquement la petite enfance de zéro à cinq ans, l’enfance intermédiaire de six à onze ans, et l’adolescence de douze à dix sept ans.

Abandon désigne la situation dans laquelle un enfant n’a accès à aucun des services essentiels définis par l’Observatoire National de l’Enfance que nous détaillerons plus loin. L’abandon peut être total, quand aucun service n’est accessible, ou partiel, quand certains services sont absents. Le document quantifie l’abandon partiel.

Enfant de la rue désigne un enfant pour qui la rue est devenue le principal espace de vie et de socialisation, qu’il ait ou non un contact familial maintenu. Cette définition exclut les enfants qui travaillent dans la rue mais rentrent dormir chez eux.

Enfant déplacé désigne un enfant contraint de quitter son domicile en raison de violences armées, de catastrophes naturelles ou de menaces directes, y compris lorsqu’il est hébergé dans une famille d’accueil non formelle.

Institution désigne un lieu collectif d’hébergement de plus de cinq enfants sans leurs parents, qu’il soit dénommé orphelinat, foyer, centre d’accueil, ou autre.

Handicap désigne toute limitation d’activité ou restriction de participation résultant d’une altération physique, sensorielle, mentale ou intellectuelle durable, conformément à la Classification internationale du fonctionnement de l’Organisation mondiale de la santé.

Dividende démographique désigne la période pendant laquelle la proportion de la population en âge de travailler, de quinze à soixante quatre ans, est plus élevée que celle des personnes dépendantes, les enfants de zéro à quatorze ans et les personnes âgées de soixante cinq ans et plus, créant une fenêtre d’opportunité pour accélérer la croissance économique, à condition que les emplois et la formation suivent.

Capital humain désigne l’ensemble des connaissances, compétences, santé et habiletés qu’un individu accumule au cours de sa vie et qui lui permettent d’être productif. Le document utilise l’indice de capital humain de la Banque mondiale, sur une échelle de zéro à un.

Cadres analytiques

Six cadres analytiques organisent la lecture des données et des propositions. Ils sont brièvement définis ici. Le lecteur trouvera leurs articulations concrètes dans les chapitres suivants.

Le premier cadre est le développement humain selon le PNUD. Le développement ne se réduit pas à la croissance économique. Il inclut la longévité, l’éducation et le niveau de vie décent. Cet élargissement justifie que le document traite de bibliothèques et de violence armée au même titre que du produit intérieur brut.

Le deuxième cadre est le capital humain selon Becker et Heckman. Les investissements dans la petite enfance ont le rendement le plus élevé, car ils conditionnent tous les apprentissages ultérieurs. Cette hypothèse sera testée empiriquement pour Haïti dans la partie consacrée au capital humain.

Le troisième cadre est l’économie du développement selon la Banque mondiale et Acemoglu. Les institutions sont la variable clé. De bonnes institutions ne garantissent pas le développement, mais de mauvaises institutions le rendent impossible. Appliqué à l’enfance, cela signifie que sans réforme des incitations budgétaires, aucun programme technique ne tiendra.

Le quatrième cadre est les droits de l’enfant selon la Convention internationale. Les enfants ne sont pas des bénéficiaires passifs de la charité publique. Ils sont des sujets de droit, titulaires de créances opposables sur l’État. Ce cadre juridique donne une force contraignante aux recommandations du document.

Le cinquième cadre est l’inclusion sociale selon l’Objectif de développement durable numéro dix. Les inégalités entre enfants ne sont pas seulement injustes. Elles sont inefficaces. Un enfant handicapé non scolarisé est une perte sèche de capital humain. Un enfant rural sans bibliothèque est une innovation potentielle éteinte. L’inclusion n’est pas un supplément d’âme. C’est une stratégie de croissance.

Le sixième cadre est le Dessalinisme Humaniste. Ce cadre, proposé pour la première fois dans ce document, s’inspire de l’héritage philosophique de Jean Jacques Dessalines. Non pas le Dessalines des manuels simplifiés, mais celui de la Constitution impériale de 1805 et de sa conception de la dignité comme opposable à toute domination. Appliqué à l’enfance, le Dessalinisme Humaniste affirme qu’aucun enfant haïtien ne doit être dominé par la faim, l’ignorance ou la peur, parce que la République n’a pas été fondée pour produire des dominés. Ce cadre sera développé dans une partie ultérieure.

Ière PARTIE 

LES ENFANTS OUBLIÉS DE LA RÉPUBLIQUE

Portraits humains

Avant les chiffres, avant les modèles, avant les réformes, il y a les visages.

Cette première partie n’est pas une analyse. C’est une galerie. Sept enfants, sept situations, sept chemins de privation. Le lecteur les retrouvera tout au long du document. Leurs conditions seront quantifiées, comparées, modélisées. Mais il est essentiel de commencer par eux, parce que la science sans l’humain n’est qu’une bureaucratie mieux écrite.

Premier portrait. L’enfant de la rue. Mackenson, onze ans, Cap Haïtien.

Mackenson a quitté l’école à huit ans, quand sa mère est morte. Son père travaille à la frontière dominicaine, il le voit une fois par an. Il vit sur la place publique à proximité du marché. Il dort sous un morceau de bâche plastique qu’il a volé sur un camion. Il dit volé, pas trouvé. Il ne s’excuse pas.

Il connaît la ville mieux que le maire. Il sait où les touristes, de moins en moins nombreux, jettent leurs restes. Il sait quelles rues éviter après minuit, non pas à cause de la police, mais à cause des autres enfants plus grands qui prennent ce qu’il a. Il possède une gourde en plastique cabossée, un short, un tee shirt qu’il lave dans une bassine publique quand il pleut. Il n’a jamais vu l’intérieur d’un centre de santé. Il n’a jamais parlé à une assistante sociale. Il ne sait pas qu’un code de l’enfant existe.

Il se lève chaque matin sans savoir s’il mangera. Il se couche chaque soir sans savoir où il dormira. Il a arrêté de compter les jours. Il compte les pluies.

Les estimations varient. L’UNICEF, dans son rapport de 2024, avance le chiffre de deux mille cinq cents à trois mille cinq cents enfants vivant en situation de rue permanente dans les grandes villes. Mais ce comptage n’inclut pas les petites communes, ni les enfants qui dorment dans des marchés ruraux. En réalité, personne ne tient de registre national. L’Institut du Bien être Social ne dispose d’aucune base de données actualisée. Le taux de couverture par les services sociaux est estimé à moins de cinq pour cent. Mackenson n’a jamais rencontré un seul agent de l’État qui n’était pas un policier.

Une donnée importante n’est pas collectée par l’État haïtien: l’âge moyen d’entrée dans la rue. Une étude ponctuelle de l’Université d’État d’Haïti menée en 2019 à Port au Prince donnait une fourchette de neuf à onze ans. Mackenson a onze ans. Il est dans la moyenne. La moyenne d’une tragédie dont personne ne tient la comptabilité exacte.

Deuxième portrait. L’enfant handicapé. Rose Line, neuf ans, Jérémie.

Rose Line est née avec une infirmité motrice cérébrale. À Jérémie, il n’y a ni kinésithérapeute, ni orthophoniste, ni psychomotricien. Il y a une école inclusive, c’est ainsi que la directrice la nomme, mais la rampe d’accès est un plan incliné en ciment qui finit dans un fossé. La classe est au premier étage. Rose Line ne monte pas les escaliers. Elle reste au rez de chaussée, dans une pièce sans tableau, avec deux autres enfants handicapés, sous la surveillance d’une femme de ménage qui n’a reçu aucune formation.

Ses parents, des cultivateurs, ont vendu une partie de leur parcelle pour l’emmener une fois à Port au Prince consulter un médecin. Un seul voyage, cinq jours, deux cents dollars. Le médecin a prescrit de la rééducation. Il n’a pas dit où la trouver à Jérémie.

Rose Line a neuf ans. Elle ne parle pas. Elle pleure quand on la touche. Ses parents l’aiment. Ils ne savent plus quoi faire. Personne ne leur a jamais dit que la République leur devait quelque chose.

L’Institut du Bien être Social et de Recherches estime qu’environ huit pour cent des enfants haïtiens vivent avec un handicap modéré à sévère, soit près de deux cent mille enfants sur une population enfantine totale d’environ deux millions cinq cent mille. Moins de deux pour cent de ces enfants ont accès à un service spécialisé, qu’il soit éducatif, médical ou psychosocial. Dans les dix départements, seuls trois disposent d’un centre de rééducation fonctionnelle. Dans les zones rurales comme la Grand’Anse où se trouve Jérémie, l’accès est nul.

Une donnée essentielle n’a jamais été calculée en Haïti: le taux de mortalité des enfants handicapés par rapport à la moyenne nationale. Aucune étude épidémiologique ne s’est penchée sur cette question. Les enfants comme Rose Line meurent dans le silence statistique, et personne ne le mesure.

Troisième portrait. L’enfant déplacé. Wesley, sept ans, Port au Prince, site de la Trinité.

Wesley habitait à Canaan, le quartier informel né des ruines de 2010. En 2024, son bloc a été pris par un gang. La fusillade a duré trois heures. Sa mère a couru avec lui et sa petite sœur sur le dos. Ils sont arrivés à un site de déplacés où deux mille personnes vivent sous des tentes fabriquées avec des bâches bleues siglées ONU.

Wesley n’est pas allé à l’école depuis dix huit mois. Il ne sait toujours pas lire. Il passe ses journées à courir entre les tentes, parfois pieds nus sur des débris. Il a vu un homme se faire tuer, une balle perdue, disent les adultes pour le calmer. Il ne pleure plus quand il en parle. Il répète les mots sans les comprendre.

La tente a pris l’eau pendant le dernier cyclone. Ses cahiers, qui sont vides, sont devenus une bouillie de papier. Sa mère n’a pas les moyens d’en acheter d’autres. Elle dit : à quoi servent des cahiers sans école?

Wesley écoute. Il n’a plus la force de poser des questions.

Fin 2025, l’UNICEF a publié un chiffre qui a glacé les observateurs les plus aguerris: six cent quatre vingt mille enfants déplacés à l’intérieur d’Haïti. Ce nombre a presque doublé en un an. Au total, plus d’un million trois cent mille personnes vivent aujourd’hui dans des sites improvisés, répartis sur deux cent quarante six sites officiellement recensés. Un tiers de ces sites ne disposent d’aucune infrastructure de base pour la protection des enfants: ni espaces sûrs, ni points d’eau potable, ni latrines séparées pour les filles.

Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, soixante dix pour cent des enfants déplacés ne fréquentent aucune école. Dans les sites comme celui de la Trinité, le taux de déscolarisation dépasse quatre vingt pour cent. Il n’existe aucun programme psychologique systématique pour les enfants ayant subi des traumatismes de guerre. Un seul psychologue clinicien travaille à temps plein pour l’ensemble des sites de déplacement de la zone métropolitaine. Wesley ne l’a jamais rencontré.

Une donnée manque dans tous les rapports: la durée moyenne du déplacement des enfants. L’UNICEF signale que beaucoup d’enfants fuient à plusieurs reprises, revenant dans leurs quartiers quand le calme revient, repartant quand les violences reprennent. Mais personne n’a calculé le temps total passé sous tente, sans école, sans soins, sans avenir.

Quatrième portrait. L’enfant détenu. Robert, seize ans, Prison Civile des Gonaïves.

Robert a été arrêté à quatorze ans pour appartenance à un gang. En réalité, il livrait de l’eau et des sacs de nourriture aux membres du gang contre une protection. Pas d’arme. Pas de violence directe. Mais dans le système judiciaire haïtien, la présomption d’innocence est un texte, pas une pratique.

Il est en détention préventive depuis vingt deux mois. La loi dit quarante huit heures. Il partage une cellule de six mètres carrés avec dix sept adultes. Il a été battu trois fois. Il a vu un codétenu mourir d’une infection dentaire non soignée. Il n’a jamais vu un juge depuis son inculpation.

Son avocat, nommé d’office, ne l’a rencontré qu’une fois, pour une consultation de douze minutes. Robert ne sait pas lire. Il ne sait pas ce qui est écrit dans son dossier. Personne ne le lui a expliqué.

Il ne demande plus la liberté. Il demande un matelas.

Sur les sept mille deux cents détenus que comptent les prisons haïtiennes à la fin septembre 2025, quatre vingt deux pour cent sont en détention préventive. C’est le cas de Robert. La loi dit quarante huit heures. La réalité, c’est des mois, parfois des années. Un rapport des Nations Unies publié en novembre 2025 cite le cas d’un homme emprisonné depuis deux ans pour le vol de deux paires de chaussures.

Entre juillet et septembre 2025, plus de cinquante détenus sont morts dans les prisons, faute de soins, faute de nourriture, faute d’eau potable. Robert partage sa cellule surpeuplée avec des adultes, comme c’est systématiquement le cas pour les mineurs en Haïti, en violation de toutes les normes internationales.

Le ministère de la Justice estime que quatre vingt cinq pour cent des mineurs détenus sont en détention préventive. Un tiers d’entre eux est incarcéré pour des délits mineurs qui ne justifieraient pas la prison selon le code de l’enfant. La capacité officielle des centres de détention pour mineurs est de trois cent cinquante places. On dénombre actuellement plus de neuf cents mineurs incarcérés, dont la majorité dans des prisons pour adultes. Aucun juge pour enfants n’est en fonction en dehors de Port au Prince et du Cap Haïtien. Dans les Gonaïves, le poste est vacant depuis 2023.

Une évasion massive en mars 2024 a vidé le Pénitencier national et la prison de Croix des Bouquets, libérant quatre mille six cents détenus, parmi lesquels des mineurs. Les prisons n’ont pas été réformées après cette fuite. Elles se sont simplement remplies à nouveau.

Cinquième portrait. L’enfant sans acte de naissance. Mirlande, treize ans, Hinche.

Mirlande est née dans une section communale sans bureau d’état civil. Ses parents ne se sont jamais mariés. Personne n’a déclaré sa naissance. À treize ans, elle n’existe pas pour l’État haïtien.

Elle ne peut pas s’inscrire à l’examen du certificat de fin d’études fondamentales. Elle ne peut pas obtenir de passeport. Elle ne peut pas ouvrir un compte bancaire plus tard. Elle ne peut pas prouver son âge si quelqu’un tente de la marier de force.

Sa mère a tenté deux fois de régulariser sa situation. Un juge de paix a demandé vingt mille gourdes, environ cent cinquante dollars, une somme impossible. La troisième tentative a été abandonnée.

Mirlande ne sait pas qu’ailleurs dans le monde, des enfants naissent avec un numéro d’identité, une nationalité, une existence juridique. Elle pense que c’est normal de n’être personne pour l’administration. Personne ne lui a jamais dit le contraire.

Selon l’enquête EMMUS VI de 2016 et 2017, la plus récente disponible, soixante deux pour cent des enfants de moins de cinq ans ont leur naissance dûment enregistrée à l’état civil. Cela signifie que trente huit pour cent, soit environ quatre cent mille enfants de cette tranche d’âge, n’ont pas d’acte de naissance. Chez les enfants plus âgés, entre cinq et dix sept ans, le taux d’absence d’acte est estimé à trente pour cent. Au total, entre six cent mille et huit cent mille enfants haïtiens vivent sans identité légale. Ce chiffre a très peu diminué depuis 2010. Les campagnes d’enregistrement mobile ont atteint au mieux quinze pour cent des enfants non enregistrés chaque année.

Le coût moyen de régularisation, cent cinquante dollars dans le cas de Mirlande, n’est pas documenté au niveau national. Aucune étude n’a calculé le prix moyen demandé par les juges de paix ou les officiers d’état civil. Les récits de terrain suggèrent de grandes disparités. Mais une certitude demeure: pour une famille rurale vivant avec moins de trois dollars soixante cinq par jour, comme plus de soixante quatre pour cent de la population haïtienne selon la Banque mondiale, cent cinquante dollars est une somme inaccessible.

Sixième portrait. L’enfant vivant en institution. Jean Baptiste, huit ans, orphelinat près de Croix des Bouquets.

Jean Baptiste n’est pas orphelin. Sa mère l’a confié à un orphelinat privé parce qu’elle ne pouvait plus le nourrir. C’est le discours officiel. La réalité est plus complexe.

Une ONG américaine verse une subvention de deux cent cinquante dollars par mois pour chaque enfant placé dans cet orphelinat. La mère de Jean Baptiste n’a jamais reçu un centime, ni de l’ONG, ni de l’État.

En Haïti, l’Institut du Bien être Social et de Recherches recense officiellement sept cent quarante orphelinats et institutions similaires sur l’ensemble du territoire. Ce chiffre, déjà alarmant, est très probablement une sous estimation. Les enquêtes de terrain suggèrent qu’il existe entre huit cents et neuf cents structures non répertoriées, fonctionnant sans aucune autorisation, sans contrôle sanitaire, sans inspection. Au total, on estime que cent cinquante mille à deux cent mille enfants vivent en institution en Haïti. La grande majorité d’entre eux, environ quatre enfants sur cinq, ont au moins un parent vivant. Ils ne sont pas orphelins. Ils sont placés par pauvreté.

L’orphelinat de Jean Baptiste accueille cent vingt enfants. Il emploie six adultes. Le ratio est d’un adulte pour vingt enfants. La norme internationale minimale, fixée par les directives des Nations Unies pour la protection de l’enfance, est d’un adulte pour six enfants dans un hébergement collectif. L’écart est de plus de trois fois la norme. Dans les orphelinats non répertoriés, les ratios tombent parfois à un adulte pour trente ou quarante enfants. Les nourrissons, dans ces conditions, reçoivent en moyenne sept minutes d’attention individuelle par jour.

La nuit, dans l’orphelinat de Jean Baptiste, les plus grands frappent les plus petits pour prendre leur nourriture. Les responsables ferment les yeux. Les donateurs américains viennent une fois par an, prennent des photos d’enfants souriants, repartent. Ils ne demandent pas le ratio adulte enfant. Ils ne demandent pas le nombre d’enfants ayant un parent vivant. Ils ne demandent pas les états financiers.

Jean Baptiste voit sa mère une fois par mois, quand elle peut payer le transport, environ deux dollars l’aller retour. Il pleure à chaque visite. Il ne comprend pas pourquoi il ne peut pas rentrer à la maison. Personne ne lui a jamais expliqué le système de subventions. Personne ne lui a jamais dit que sur les deux cent cinquante dollars mensuels versés pour lui, moins de vingt dollars sont effectivement dépensés pour sa nourriture et ses soins. Le reste part en frais de gestion, en salaires des administrateurs, et parfois, dans les cas les plus graves documentés par des enquêtes récentes, dans des comptes personnels à l’étranger.

Deux données importantes n’existent pas dans les archives publiques. La première: combien d’orphelinats ont été fermés pour non conformité depuis 2010? L’Institut du Bien être Social ne publie pas ce suivi. La seconde: quel pourcentage des orphelinats sont dirigés par des étrangers et quel pourcentage par des Haïtiens? Cette ventilation n’est pas disponible. Ce que l’on sait, c’est que les subventions internationales continuent d’affluer, sans condition de transparence, sans contrôle des ratios, sans exigence de réintégration familiale.

Septième portrait. L’enfant victime de violence. Wideline, douze ans, Léogâne.

Wideline a été violée par un voisin à l’âge de dix ans. Sa mère a porté plainte. La police a pris la plainte, puis l’a égarée. La mère a relancé, a payé un petit montant pour faire avancer le dossier, a été renvoyée d’un bureau à l’autre. L’affaire n’a jamais été instruite. Le voisin est toujours libre. Il habite à trois rues de chez Wideline.

Wideline ne sort plus seule. Elle a arrêté l’école. Elle a des cauchemars presque chaque nuit. Il n’y a aucun psychologue à Léogâne capable de prendre en charge une enfant victime de viol. L’unique centre d’écoute a fermé faute de budget en 2023.

Sa mère dit: l’État n’existe pas. Wideline ne dit rien. Elle a douze ans. Elle a déjà appris que les adultes ne protègent pas les enfants.

En 2024, les violences sexuelles contre les enfants ont augmenté de mille pour cent en Haïti. C’est le chiffre que l’UNICEF a rendu public en février 2025. Multiplication par dix en une seule année. Dans le même temps, le recrutement des enfants par les gangs a augmenté de soixante dix pour cent. Aujourd’hui, jusqu’à la moitié des membres des groupes armés sont des enfants. Certains ont huit ans. Un demi million d’enfants vivent sous le contrôle direct des gangs. Wideline n’a jamais vu de statistique. Elle sait seulement que l’homme qui lui a fait du mal habite à trois rues et que personne ne l’a arrêté.

Selon le rapport de l’UNICEF sur les violences faites aux enfants en Haïti, une fille sur trois a subi au moins une forme de violence sexuelle avant l’âge de dix huit ans. Un garçon sur sept. Moins de cinq pour cent des cas sont signalés aux autorités. Moins d’un pour cent des signalements aboutissent à une condamnation. Le code de l’enfant prévoit des unités de police spécialisée pour mineurs victimes. Sur les dix départements, seules deux unités sont opérationnelles, toutes deux à Port au Prince. Léogâne, à trente kilomètres de la capitale, n’en a aucune.

L’âge moyen des premières violences sexuelles n’est pas documenté par une étude nationale. L’UNICEF donne des tendances, mais pas de moyenne chiffrée. Ce que l’on sait, c’est que les violences sont principalement le fait des gangs. Sur les cinq mille quatre cents cas de violences basées sur le genre signalés entre janvier et octobre 2024, soixante douze pour cent étaient des violences sexuelles. La plupart ont été commises par des hommes armés, dans des quartiers que la police ne contrôle plus.

Wideline a été violée par un voisin, pas par un gang. Son cas n’entre pas dans la catégorie majoritaire. Il n’est pas pour cela moins grave. Mais il n’a pas été compté, pas poursuivi, pas réparé. Comme la plupart.

IIème PARTIE 

QUARANTE (40) ANNÉES D’ÉCHEC COLLECTIF

1986 – 2026

Il est difficile, pour un enfant né en 1986, d’imaginer que son pays lui a promis quelque chose. Pourtant, cette année là, la chute de Jean Claude Duvalier a ouvert une parenthèse. Le monde pensait qu’Haïti allait enfin construire des institutions capables de protéger les plus faibles. Quarante ans plus tard, cette parenthèse est refermée. Elle ne contient que des promesses non tenues, des réformes inachevées et des générations sacrifiées.

Les promesses non tenues

En 1990, Haïti a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant. Le texte est solennel. Il affirme que les enfants ont droit à la santé, à l’éducation, à la protection contre toutes les formes de violence. Il impose aux États signataires de prendre des mesures législatives, administratives et budgétaires pour garantir ces droits. Trente six ans plus tard, la Convention est toujours en attente d’une application systématique sur le territoire haïtien.

En 2000, Haïti a souscrit aux Objectifs du Millénaire pour le Développement. Les objectifs concernant l’enfance étaient clairs: réduire de deux tiers la mortalité des moins de cinq ans, assurer l’éducation primaire universelle, éliminer les disparités entre garçons et filles. En 2015, quand les objectifs ont été évalués, Haïti n’avait atteint aucun des seuils fixés. La mortalité infantile avait baissé, mais pas assez. L’éducation primaire universelle restait un horizon lointain. Les disparités s’étaient même creusées entre les zones urbaines et rurales.

En 2015, Haïti a adopté les Objectifs de Développement Durable. Le cadre est plus ambitieux encore. L’objectif numéro quatre promet une éducation de qualité pour tous. L’objectif numéro trois promet la santé et le bien être. L’objectif numéro seize promet des institutions fortes et une justice accessible. En 2026, à mi parcours de l’agenda 2030, la plupart des indicateurs haïtiens sont au rouge. Le taux de mortalité des moins de cinq ans reste le plus élevé des Amériques. Le taux d’achèvement du secondaire dépasse à peine 25%. La justice pour mineurs est une fiction dans neuf départements sur dix.

Les réformes inachevées

Le code de l’enfant a été voté en 2016. C’est un bon texte. Il interdit la détention préventive prolongée des mineurs. Il crée des juges pour enfants. Il impose des ratios minimum dans les orphelinats. Il prévoit des unités de police spécialisée. Puis le code a été publié au journal officiel, et il est resté là, sur une étagère. Les décrets d’application n’ont pas été signés. Les budgets n’ont pas été alloués. Les juges pour enfants n’ont pas été formés. En 2026, le code de l’enfant est toujours une loi en attente de vie.

La politique nationale de protection de l’enfance a été adoptée en 2018. Elle fixait des objectifs chiffrés pour 2025: réduire de moitié le nombre d’enfants en institution, garantir un acte de naissance à tous les enfants de moins de cinq ans, créer un observatoire national. En 2025, l’évaluation a montré qu’aucun de ces objectifs n’était atteint. Le nombre d’enfants en institution avait augmenté. Le taux d’enregistrement des naissances avait stagné. L’observatoire national n’avait jamais ouvert ses portes.

Le plan sectoriel de l’éducation 2010-2020 promettait la construction de mille écoles, la formation de dix mille enseignants, l’atteinte d’un taux brut de scolarisation de 90% dans le fondamental. Les mille écoles n’ont jamais été construites. La formation des enseignants a été sporadique et sans certification. Le taux brut de scolarisation a atteint 85%, mais le taux d’achèvement est resté désespérément bas.

Les générations sacrifiées

Entre 1986 et 2026, quatre générations d’enfants sont nées et ont grandi dans un système qui n’a pas su les protéger. La première génération, celle des enfants des années quatre vingt dix, est aujourd’hui dans la trentaine. Elle porte les stigmates de la malnutrition chronique, de l’absence d’éducation secondaire, de l’exposition à la violence politique. La deuxième génération, celle des années 2000, a connu le séisme de 2010. Beaucoup ont été déplacés, séparés de leur famille, placés dans des orphelinats improvisés. La troisième génération, celle des années 2010, a grandi sous le régime de l’insécurité grandissante. Des centaines de milliers d’enfants ont vu des morts violentes avant leur dixième anniversaire. La quatrième génération, celle des années 2020, est celle de la crise totale. Aujourd’hui, plus de la moitié des enfants haïtiens ont besoin d’une aide humanitaire pour survivre.

Combien d’enfants au juste? Le chiffre exact n’existe pas, car l’État haïtien ne tient pas de registre longitudinal. Mais les démographes estiment qu’entre 1986 et 2026, environ huit millions d’enfants sont nés en Haïti. Une grande partie d’entre eux a connu au moins une forme grave de privation: faim prolongée, absence d’école, violence physique, placement en institution, déplacement forcé. Personne ne peut dire combien exactement. C’est déjà une réponse en soi.

Pourquoi l’enfance n’est jamais devenue une priorité nationale

La réponse la plus honnête est aussi la plus simple: parce que les adultes n’ont jamais eu intérêt à ce qu’elle le devienne.

Dans les pays qui ont réussi leur transition démographique et éducative, la protection de l’enfance est devenue une priorité politique parce que des groupes sociaux organisés l’ont exigé. Des associations de parents, des syndicats d’enseignants, des mouvements citoyens, des partis politiques ont fait du bien être des enfants un enjeu électoral. En Haïti, ces contre pouvoirs n’ont jamais existé à l’échelle requise.

Les maires ne sont pas évalués sur le taux de vaccination des enfants de leur commune. Les députés ne sont pas interrogés sur le nombre d’enfants non scolarisés dans leur circonscription. Les ministres ne perdent pas leur poste parce que la mortalité infantile stagne. Tant qu’il n’y a pas de sanction électorale, administrative ou budgétaire, l’enfance reste une variable d’ajustement. On s’en occupe quand l’aide internationale le finance. On l’abandonne quand les priorités changent.

Cette analyse n’est pas cynique. Elle est simplement réaliste. Les enfants ne votent pas. Ils ne font pas grève. Ils ne paient pas d’impôts. Ils ne contrôlent pas les médias. Dans une démocratie faible où les institutions de redevabilité sont absentes, les enfants sont les premières victimes du calcul politique. Quarante ans d’échec collectif ne sont pas un accident. Ils sont la conséquence logique d’une structure d’incitations qui n’a jamais placé l’enfant au centre.

IIIème PARTIE 

LE VISAGE DÉMOGRAPHIQUE D’HAÏTI

Avant de comprendre pourquoi les enfants haïtiens sont en situation d’abandon, il faut comprendre combien ils sont, où ils vivent, et comment leur nombre va évoluer dans les décennies à venir. La démographie n’est pas un décor. C’est la contrainte première de toute politique publique.

Structure de la population

Haïti est un pays jeune, très jeune. Selon les projections de l’IHSI pour 2025, la population totale est d’environ douze millions d’habitants. Parmi eux, près de 40% ont moins de dix huit ans. Soit environ quatre millions huit cent mille enfants. Cette proportion a légèrement diminué au cours des vingt dernières années, mais elle reste l’une des plus élevées de la région. À titre de comparaison, la proportion d’enfants en République dominicaine est de 30%, aux États Unis de 22%.

La pyramide des âges haïtienne a la forme d’une large base qui se rétrécit rapidement. Les enfants de zéro à quatre ans représentent environ 12% de la population. Les cinq à neuf ans, 11%. Les dix à quatorze ans, 10%. Les quinze à dix neuf ans, 9%. À partir de vingt ans, chaque tranche d’âge est plus petite que la précédente, à cause de la mortalité et de l’émigration.

Cette structure signifie qu’il y a aujourd’hui en Haïti plus d’enfants qu’il n’y aura jamais d’adultes pour s’en occuper si le pays ne change pas de trajectoire. Chaque année, environ deux cent cinquante mille enfants naissent. Chaque année, environ soixante dix mille enfants meurent avant leur cinquième anniversaire. Ces deux chiffres, le nombre de naissances et le nombre de décès évitables, sont les deux faces de la même tragédie.

Dynamique démographique

L’indice synthétique de fécondité, c’est à dire le nombre moyen d’enfants par femme, a baissé en Haïti, mais lentement. En 1990, il était de cinq enfants par femme. En 2025, il est estimé à trois enfants par femme. La baisse est réelle, mais elle est insuffisante pour amorcer une transition démographique complète. Dans les zones rurales, la fécondité reste plus élevée, autour de quatre enfants par femme. Dans les zones urbaines, elle est tombée à deux enfants et demi.

Le taux brut de mortalité, c’est à dire le nombre de décès pour mille habitants, est d’environ huit pour mille. Ce chiffre semble faible, mais il est trompeur. La mortalité est très concentrée sur les jeunes enfants et les adultes jeunes. Un enfant haïtien a vingt fois plus de risque de mourir avant cinq ans qu’un enfant des États Unis. Un adulte haïtien de trente ans a une espérance de vie résiduelle inférieure de quinze ans à celle d’un Européen du même âge.

L’espérance de vie à la naissance est actuellement de soixante quatre ans pour les hommes et soixante sept ans pour les femmes. Elle a progressé depuis 1990, mais elle stagne depuis 2015. Les progrès de la première décennie du vingt et unième siècle, grâce à la lutte contre le sida et à la baisse de la mortalité infantile, ont été annulés par l’aggravation de la violence, l’effondrement du système de santé dans les zones sous contrôle des gangs, et l’augmentation de la malnutrition.

Transition démographique inachevée

La transition démographique est le passage d’un régime de forte fécondité et forte mortalité à un régime de faible fécondité et faible mortalité. Haïti est coincé au milieu du chemin.

La mortalité a baissé, mais pas assez. La fécondité a baissé, mais pas assez. Le résultat est une croissance démographique rapide, de l’ordre de 1,5% par an. La population haïtienne double environ tous les quarante sept ans. Cette croissance exerce une pression constante sur les services publics. Chaque année, il faut construire deux cent cinquante nouvelles écoles rien que pour accueillir les nouveaux enfants en âge d’être scolarisés. Chaque année, il faut former mille nouveaux enseignants. Chaque année, il faut ajouter mille lits dans les hôpitaux pédiatriques. Rien de tout cela n’est fait.

Les pays qui ont réussi leur transition démographique, comme la Corée du Sud ou le Costa Rica, ont d’abord fait baisser la mortalité infantile, ce qui a convaincu les familles qu’elles n’avaient pas besoin de faire beaucoup d’enfants pour en voir survivre quelques uns. En Haïti, la mortalité infantile reste si élevée que les familles continuent d’avoir des naissances de précaution, pour compenser les décès prévisibles. Le cercle vicieux est bouclé.

Urbanisation accélérée

Haïti s’urbanise à un rythme rapide, mais sans les infrastructures qui accompagnent normalement l’urbanisation. En 1990, environ 30% des Haïtiens vivaient en ville. En 2025, ils sont environ 60%. La zone métropolitaine de Port au Prince concentre à elle seule près de trois millions d’habitants, dont environ un million deux cent mille enfants.

L’urbanisation est largement involontaire. Les familles fuient les zones rurales appauvries, les sécheresses, les cyclones, et aujourd’hui les gangs qui contrôlent les grands axes routiers. Elles arrivent dans des quartiers informels comme Canaan, Village de Dieu, ou les sites de déplacés improvisés. Ces quartiers n’ont ni écoles en nombre suffisant, ni centres de santé, ni espaces verts, ni égouts. Les enfants y vivent entassés, souvent sans eau potable, toujours sans protection.

Un enfant né à Jérémie, dans la Grand’Anse, a aujourd’hui une probabilité de 30% de vivre à Port au Prince avant son quinzième anniversaire. Cette mobilité forcée arrache les enfants à leurs réseaux familiaux, à leurs langues, à leurs repères. Elle les jette dans des environnements où la violence est la norme et où l’école est une denrée rare.

Pression sur les services publics

Le système éducatif haïtien compte environ quinze mille écoles, dont 80% sont privées. Chaque année, deux cent cinquante mille nouveaux enfants atteignent l’âge de six ans et devraient entrer en première année fondamentale. Le système n’a la capacité d’accueillir correctement que cent quatre vingt mille d’entre eux. Les soixante dix mille autres sont soit non scolarisés, soit entassés dans des classes surchargées où un enseignant fait cours à soixante dix élèves.

Le système de santé publique compte environ six cents établissements de premier échelon, dispensaires et centres de santé, et trente hôpitaux de référence. La norme internationale est d’un lit pour mille habitants. Haïti a environ un lit pour trois mille habitants. Les soins pédiatriques spécialisés sont concentrés à Port au Prince. Un enfant vivant dans le Nord, à cent cinquante kilomètres de la capitale, n’a aucun accès à un service de néonatologie ou à une unité de réanimation pédiatrique.

La protection de l’enfance, enfin, est un désert. L’Institut du Bien être Social dispose de moins de deux cents agents sur le terrain pour couvrir l’ensemble du territoire. La norme internationale minimale est d’un agent pour dix mille enfants. Il faudrait quatre cent quatre vingt agents pour atteindre ce seuil. Haïti n’en a même pas la moitié.

Le dividende démographique: opportunités et menaces

Le dividende démographique est cette période unique dans l’histoire d’un pays où la population en âge de travailler, de quinze à soixante quatre ans, est plus nombreuse que la population dépendante, les enfants de moins de quinze ans et les personnes âgées de plus de soixante cinq ans. C’est une fenêtre d’opportunité pour accélérer la croissance économique, à condition que les emplois et la formation suivent.

Haïti va entrer dans cette fenêtre vers 2035, plus tard que la plupart des pays de la région. Le rapport de dépendance, c’est à dire le nombre de personnes dépendantes pour cent personnes en âge de travailler, était encore de 70% en 2025. Il va descendre à 55% en 2035, puis à 45% en 2050.

Deux scénarios sont possibles.

Le premier scénario, celui de l’opportunité saisie. Le pays investit massivement dans l’éducation et la santé des enfants actuels. Ces enfants entrent sur le marché du travail à partir de 2035 avec des compétences de base, une santé correcte, et une capacité d’innovation. La productivité augmente. Les salaires augmentent. La pauvreté recule. Le dividende démographique est capté.

Le second scénario, celui de la menace ignorée. Le pays continue de sous investir dans les enfants. Une large proportion d’entre eux arrivent à l’âge adulte sans éducation, en mauvaise santé, sans formation professionnelle. Ils ne trouvent pas d’emploi. Ils grossissent les rangs de l’économie informelle, de la délinquance, de l’émigration. Le dividende démographique se transforme en fardeau. Les jeunes adultes sans avenir deviennent un facteur d’instabilité, pas un moteur de croissance.

Les modèles économétriques utilisés par la Banque mondiale suggèrent que si Haïti ne change pas de trajectoire, le scénario du fardeau est plus probable que celui de l’opportunité. Le pays a déjà manqué plusieurs fenêtres de ce type dans le passé. Celle de 2035 pourrait être la dernière avant que le vieillissement de la population, certes lent, ne rende toute transformation plus difficile.

IVème PARTIE 

LE CAUCHEMAR DE LA MORTALITÉ INFANTILE

Mourir avant d’avoir vécu

La mortalité infantile est l’indicateur le plus brut de l’échec d’une société à protéger ses plus faibles. Un enfant qui meurt avant son cinquième anniversaire n’a pas eu le temps de connaître l’école, l’amitié, le travail, l’amour. Il n’a connu que la faim, la maladie, parfois la violence. En Haïti, ce cauchemar est encore beaucoup trop fréquent.

ENCADRÉ CHIFFRÉ, COMPARAISON RÉGIONALE DE LA MORTALITÉ DES MOINS DE CINQ ANS

PaysTaux de mortalité des moins de 5 ans (pour 1000 naissances vivantes)Année de référence
Haïti652025 (OMS)
République dominicaine292023 (UNICEF)
Cuba52023 (UNICEF)
Jamaïque122023 (UNICEF)
Mexique132023 (UNICEF)
Chili62023 (UNICEF)

Lecture: un enfant haïtien a 13 fois plus de risque de mourir avant cinq ans qu’un enfant cubain, 5 fois plus qu’un enfant dominicain, et 10 fois plus qu’un enfant chilien. Dans les pays comparateurs de la région, la mortalité infanto-juvénile a baissé de 70% à 80% depuis 1990. En Haïti, la baisse n’a été que de 35% sur la même période. L’écart se creuse.

Mortalité néonatale

La mortalité néonatale est le nombre d’enfants qui meurent au cours des vingt huit premiers jours de la vie, pour mille naissances vivantes. En Haïti, ce taux était de 32 pour mille en 2025 selon les estimations de l’OMS. C’est le plus élevé des Amériques. À titre de comparaison, il est de 4 pour mille au Canada, de 12 pour mille en République dominicaine, de 18 pour mille en Bolivie, le pays latino américain le plus proche du niveau haïtien.

Les causes de la mortalité néonatale sont connues et évitables. La prématurité est responsable d’environ 30% des décès. Les infections néonatales, comme la septicémie, d’environ 25%. Les complications à l’accouchement, notamment l’asphyxie, d’environ 20%.

Ces causes évitables le sont par des interventions simples: des soins prénatals de qualité, un accouchement assisté par du personnel formé, des antibiotiques pour les infections, des incubateurs pour les prématurés. Rien de tout cela n’est systématiquement disponible en Haïti. Seulement 42% des accouchements sont assistés par une sage femme ou un médecin dans les zones rurales. Dans les quartiers sous contrôle des gangs, ce chiffre tombe à moins de 20%.

Mortalité infantile et des moins de cinq ans

Le taux de mortalité infantile, qui mesure les décès entre un mois et un an, est de 48 pour mille en Haïti. Le taux de mortalité des moins de cinq ans, qui cumule les décès néonatals, infantiles et de la petite enfance, est de 65 pour mille. Cela signifie qu’un enfant haïtien sur 15 meurt avant son cinquième anniversaire.

Les causes principales, après la période néonatale, sont la pneumonie, à 18% des décès, la diarrhée, à 15%, et la malnutrition, qui n’est pas une cause directe mais un facteur aggravant dans plus de la moitié des décès. La rougeole, la coqueluche et d’autres maladies à prévention vaccinale, que l’on croyait presque éradiquées, réapparaissent dans les zones où la couverture vaccinale est tombée sous 40%.

Causes évitables

La malnutrition. Un enfant malnutri a un système immunitaire affaibli. Il meurt d’une infection qu’un enfant bien nourri surmonterait. En Haïti, 22% des enfants de moins de cinq ans souffrent d’un retard de croissance lié à la malnutrition chronique. Environ 4% souffrent de malnutrition aiguë sévère, la forme la plus dangereuse. Dans les zones les plus touchées par l’insécurité, comme Cité Soleil ou Martissant, le taux de malnutrition aiguë sévère dépasse 10%.

Les maladies infectieuses. La pneumonie tue faute d’antibiotiques. La diarrhée tue faute d’eau potable et de solutés de réhydratation. Le paludisme tue faute de moustiquaires imprégnées et de traitements précoces. Ces maladies sont facilement traitables. Leurs traitements coûtent quelques dollars. Ils ne sont pas disponibles dans les dispensaires ruraux, ni dans les sites de déplacés.

L’accès aux soins. La distance est un tueur silencieux. Beaucoup d’enfants meurent sur le chemin de l’hôpital, dans des véhicules qui mettent des heures à parcourir des routes défoncées. Beaucoup d’enfants meurent chez eux, parce que leurs parents n’ont pas les moyens de payer une consultation. La gratuité des soins pour les enfants de moins de cinq ans est inscrite dans la loi depuis 2017. Elle n’est jamais appliquée. Les hôpitaux publics facturent des frais illégaux. Les hôpitaux privés ne sont pas accessibles aux plus pauvres.

La pauvreté. Derrière toutes ces causes, il y a la pauvreté. Un enfant pauvre a plus de chances d’être malnutri, plus de chances d’attraper une maladie infectieuse, plus de chances de ne pas être soigné à temps. 64% de la population haïtienne vit avec moins de trois dollars soixante cinq par jour, seuil de pauvreté défini par la Banque mondiale pour les pays à revenu intermédiaire de la tranche inférieure. Dans les ménages pauvres, les dépenses de santé sont le premier poste d’endettement. Beaucoup choisissent de ne pas soigner un enfant malade parce qu’ils ne peuvent pas payer.

Le coût humain et économique

Chaque année, environ soixante dix mille enfants de moins de cinq ans meurent en Haïti. Soixante dix mille. C’est l’équivalent de la population d’une petite ville. C’est cent quatre vingt dix enfants par jour. C’est huit enfants par heure. C’est un enfant toutes les huit minutes.

Ce n’est pas un destin. C’est un choix collectif, celui de ne pas investir dans des interventions dont on sait qu’elles sont efficaces. Une moustiquaire imprégnée coûte cinq dollars. Un vaccin complet contre la rougeole coûte deux dollars. Un traitement antibiotique contre la pneumonie coûte un dollar. Un sachet de solution de réhydratation orale coûte dix centimes. L’accumulation de ces petits coûts sauverait des dizaines de milliers de vies chaque année. Pour un budget annuel de trente millions de dollars, soit moins d’un dollar par enfant, la mortalité des moins de cinq ans pourrait être réduite de moitié en cinq ans.

Personne ne met cet argent. Personne n’exige qu’il soit mis. Soixante dix mille enfants meurent chaque année dans l’indifférence la plus absolue des institutions qui devraient les protéger.

Vème PARTIE 

LES MILLE PREMIERS JOURS

La fenêtre des mille premiers jours, de la conception au deuxième anniversaire de l’enfant, est la période la plus décisive du développement humain. C’est pendant ces mille jours que le cerveau se construit, que le système immunitaire se forme, que les bases de la santé physique et mentale sont posées. Une carence pendant cette fenêtre laisse des séquelles irréversibles. Un investissement pendant cette fenêtre a le rendement le plus élevé de toute politique publique.

Santé maternelle

La santé de l’enfant commence par la santé de sa mère. En Haïti, une femme meurt encore pour mille naissances vivantes. C’est le taux de mortalité maternelle le plus élevé des Amériques. À titre de comparaison, il est de 3 pour mille en République dominicaine, de 1 pour mille à Cuba. Chaque année, environ neuf cents femmes meurent des suites d’une grossesse ou d’un accouchement. Chaque décès maternel laisse derrière lui un nouveau né vulnérable, souvent orphelin dès ses premiers jours.

Les causes de la mortalité maternelle sont les hémorragies, 34% des cas, l’hypertension artérielle et la pré éclampsie, 25%, les infections, 15%, et les avortements à risque, 10%. Toutes ces causes sont évitables par des soins prénatals de qualité, un accouchement assisté, et des soins post natals immédiats. Seulement 60% des femmes enceintes en Haïti ont au moins quatre consultations prénatales, comme le recommande l’Organisation mondiale de la santé. Dans les zones rurales, ce chiffre tombe à 40%. Dans les zones sous contrôle des gangs, il est impossible à mesurer, mais les témoignages suggèrent qu’il est proche de zéro.

Nutrition

La malnutrition pendant les mille premiers jours a des conséquences irréversibles sur le développement cognitif. Un enfant souffrant d’un retard de croissance à deux ans aura, en moyenne, un quotient intellectuel inférieur de 10 à 15 points à celui d’un enfant bien nourri. Il réussira moins bien à l’école. Il gagnera moins bien sa vie adulte. Cette perte de capital humain est définitive. Aucune alimentation plus tardive ne pourra la rattraper.

En Haïti, 22% des enfants de moins de cinq ans souffrent d’un retard de croissance, c’est à dire d’une taille inférieure à la normale pour leur âge. Ce taux monte à 30% dans les zones rurales du Sud et de la Grand’Anse. La malnutrition aiguë sévère, la forme la plus dangereuse, touche environ 4% des enfants, soit près de deux cent mille enfants à un moment donné. Dans les zones d’insécurité alimentaire critique, comme les quartiers nord de Port au Prince, le taux de malnutrition aiguë sévère dépasse 10%.

L’allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois est l’intervention la plus efficace contre la malnutrition. Il réduit de moitié le risque de mortalité infantile. En Haïti, seulement 45% des mères pratiquent l’allaitement maternel exclusif. Les autres introduisent trop tôt des eaux contaminées ou des bouillies de céréales sans valeur nutritionnelle, par manque d’information ou sous pression des fabricants de laits industriels.

Vaccination

La vaccination est l’une des interventions les plus rentables en santé publique. Pour quelques dollars par enfant, elle prévient des maladies qui tuent ou handicapent à vie. En Haïti, la couverture vaccinale a chuté dangereusement au cours des cinq dernières années.

Avant 2020, la couverture pour le vaccin DTC3, diphtérie, tétanos, coqueluche, était d’environ 65%. Fin 2025, elle est tombée à 45%. La rougeole, qui avait presque disparu, a fait son retour. En 2024, plus de mille cas de rougeole ont été confirmés, dont 80% chez des enfants non vaccinés. La poliomyélite, éradiquée dans presque toute la région, a réapparu dans des échantillons d’eaux usées à Port au Prince en 2023. Une épidémie n’a été évitée que par une campagne d’urgence de l’UNICEF et de l’OMS.

Les causes de cette baisse sont multiples. Les ruptures de stock de vaccins dans les dispensaires publics sont fréquentes. Les personnels de santé, quand ils sont payés, manquent de formation pour la gestion de la chaîne du froid. Dans les zones sous contrôle des gangs, les équipes de vaccination ne peuvent tout simplement pas accéder aux enfants. Et la défiance vaccinale, alimentée par des rumeurs sur les réseaux sociaux, progresse même dans les zones accessibles.

Développement cognitif

Les mille premiers jours sont aussi la période où le cerveau se développe le plus rapidement. À la naissance, le cerveau d’un enfant pèse environ 25% de son poids adulte. À deux ans, il pèse 75%. Cette croissance est portée par les interactions avec l’environnement: les jeux, les conversations, les stimulations visuelles et auditives.

En Haïti, la plupart des enfants ne reçoivent pas la stimulation cognitive dont ils ont besoin. Les parents, épuisés par le travail, stressés par l’insécurité, souvent analphabètes eux mêmes, ne savent pas que parler à leur bébé, lui montrer des images, lui chanter des chansons, sont des actes de développement essentiels. Les crèches et jardins d’enfants, quand ils existent, sont des garderies sans programme éducatif. Les jouets adaptés à l’âge sont inabordables pour la plupart des familles.

Une étude menée en 2023 par l’Université d’État d’Haïti et l’UNICEF a évalué le développement cognitif d’un échantillon d’enfants de deux ans dans trois départements. Elle a utilisé l’échelle de développement du nourrisson et du jeune enfant de Bayley, un outil standardisé international. Les résultats sont accablants: 62% des enfants présentaient un retard de développement cognitif modéré à sévère. Dans les zones rurales, ce taux atteignait 75%. À titre de comparaison, ce taux est de 15% dans les pays à revenu intermédiaire de la région.

Dépistage précoce

Le dépistage précoce des handicaps et des retards de développement permet une prise en charge avant qu’il ne soit trop tard. Un enfant sourd dépisté à six mois peut apprendre la langue des signes et avoir un développement linguistique quasi normal. Un enfant sourd dépisté à trois ans aura un retard irréversible. Un enfant avec une infirmité motrice cérébrale pris en charge avant un an peut gagner en autonomie. Pris en charge après cinq ans, les progrès sont marginaux.

En Haïti, il n’existe aucun programme systématique de dépistage précoce. Les quelques centres de rééducation fonctionnelle sont concentrés à Port au Prince. Les pédiatres, rares, ne sont pas formés au dépistage des troubles du neurodéveloppement. La plupart des enfants handicapés ne sont diagnostiqués que lorsqu’ils entrent à l’école, et constatent qu’ils ne peuvent pas suivre. C’est souvent trop tard.

Une estimation prudente suggère qu’environ 10% des enfants haïtiens, soit près de cinq cent mille enfants, ont besoin d’une intervention précoce pour un trouble du développement. Moins de 1% reçoivent une intervention avant l’âge de trois ans. C’est peut être la plus grande tragédie silencieuse de l’enfance haïtienne, car elle est totalement invisible: on ne peut pas mesurer ce qu’un enfant aurait pu devenir si on l’avait aidé à temps.

PARTIE VI

LES ENFANTS DE LA RUE

État des lieux

Mackenson, le garçon du premier portrait, n’est pas seul. Il est l’un des milliers d’enfants qui vivent dans la rue en Haïti, sans abri, sans école, sans protection, sans avenir.

Les estimations varient selon les sources et les méthodes de comptage. L’UNICEF, dans son rapport de 2024, avançait le chiffre de deux mille cinq cents à trois mille cinq cents enfants vivant en situation de rue permanente dans les grandes villes. Ce chiffre ne compte que les enfants qui dorment dans la rue toutes les nuits. Il n’inclut pas les enfants qui travaillent dans la rue mais rentrent dormir chez eux, ni ceux qui dorment dans des marchés ruraux ou des gares routières.

L’Institut du Bien être Social, qui a tenté un recensement partiel en 2023, a identifié environ deux mille enfants de rue à Port au Prince seulement. Mais ses agents n’ont pas pu accéder aux quartiers sous contrôle des gangs, où le nombre d’enfants de rue est probablement plus élevé. La plupart des observateurs estiment le total national entre cinq mille et huit mille enfants, dont 60% à Port au Prince, 20% au Cap Haïtien, et le reste réparti dans les autres villes du pays.

La majorité des enfants de rue ont entre dix et seize ans. Les garçons sont plus nombreux que les filles, dans une proportion d’environ 70% contre 30%. Les filles de rue sont souvent invisibilisées, car elles sont plus vulnérables aux violences sexuelles et à l’exploitation, et tendent à se cacher davantage.

Causes structurelles

Pourquoi un enfant quitte t il sa maison pour la rue? La réponse varie, mais trois causes dominent.

La première est la pauvreté extrême du ménage. Lorsqu’une famille ne peut pas nourrir tous ses enfants, le plus âgé, ou le plus résistant, est parfois poussé vers la rue. Il y trouvera de quoi manger en mendiant ou en travaillant, et il enverra une partie de ses gains à la famille. C’est un choix terrible, mais rationnel du point de vue de la survie familiale. Dans l’enquête menée par l’UNICEF en 2024, 55% des enfants de rue interrogés ont cité la pauvreté de leur famille comme raison principale de leur départ.

La deuxième est la violence familiale. Les coups, les violences sexuelles, l’alcoolisme des parents poussent les enfants à fuir. La rue est dangereuse, mais parfois moins que la maison. 30% des enfants de rue interrogés ont cité la violence familiale comme raison de leur départ.

La troisième est la désintégration familiale: décès des parents, abandon, séparation. 15% des enfants de rue interrogés ont cité ces causes.

Dans tous les cas, l’école a déjà cessé d’être un refuge. La plupart des enfants de rue ont quitté l’école bien avant d’arriver dans la rue. Ils ne savent souvent pas lire, ou très mal. Ils n’ont aucun diplôme. Ils n’ont aucune qualification professionnelle.

Criminalité et exploitation

La rue n’est pas seulement un lieu de survie. C’est aussi un lieu de prédation. Les enfants de rue sont victimes de violences physiques et sexuelles, de vols, d’extorsions. Ils sont exploités par des adultes qui les utilisent comme mendiants, comme vendeurs à la sauvette, comme porteurs. Ils sont recrutés par des réseaux de traite d’enfants, qui les déplacent vers la République dominicaine ou d’autres pays.

Une enquête menée en 2022 par l’ONG Terre des Hommes auprès de cinq cents enfants de rue à Port au Prince a révélé que 80% avaient été victimes de violences physiques au cours des douze derniers mois, 40% de violences sexuelles, 60% d’extorsion de fonds par des adultes. Les filles étaient les plus exposées aux violences sexuelles, mais les garçons n’étaient pas épargnés.

Recrutement par les gangs

Le danger le plus grave pour un enfant de rue aujourd’hui est le recrutement par les gangs. Les gangs armés qui contrôlent de larges portions de Port au Prince et des grandes villes recrutent des enfants comme guetteurs, comme messagers, comme porteurs d’armes, parfois comme combattants. L’enfant de rue est une cible facile: il n’a pas de famille pour le protéger, il a besoin d’argent, et il est déjà habitué à la violence.

En 2024, le recrutement des enfants par les gangs a augmenté de 70% par rapport à l’année précédente, selon l’UNICEF. Aujourd’hui, jusqu’à la moitié des membres des groupes armés sont des enfants. Certains ont huit ans. Un enfant recruté à douze ans a perdu toute chance d’éducation. Il a perdu toute chance d’insertion professionnelle normale. Il a perdu, souvent, toute capacité à faire la différence entre la violence et la vie normale.

Les gangs n’ont pas besoin de forcer les enfants à les rejoindre. La rue est si dure que l’offre d’un repas chaud, d’une petite somme d’argent, d’une protection contre les autres prédateurs, est suffisante pour convaincre. C’est ce que les spécialistes appellent le recrutement par nécessité, pas par coercition. La nuance est importante pour comprendre la réponse à apporter. Punir un enfant recruté par un gang comme un criminel est une absurdité. Il faut le sortir du gang, le protéger, le réinsérer.

Réponses institutionnelles

Que fait l’État haïtien pour les enfants de la rue? Très peu. L’Institut du Bien être Social dispose de quelques centres d’accueil temporaires, d’une capacité totale d’environ trois cents lits. Ces centres sont souvent vétustes, sous financés, et mal encadrés. La plupart des enfants de rue refusent d’y entrer, parce qu’ils y ont été maltraités, parce qu’ils ne veulent pas être séparés de leurs pairs, ou parce qu’ils savent qu’ils en sortiront sans solution durable.

Les ONG internationales financent des programmes de rue: maraudes, distribution de nourriture, activités éducatives informelles, tentatives de réinsertion familiale. Ces programmes touchent quelques milliers d’enfants par an. Mais ils ne sont pas coordonnés entre eux. Ils ne sont pas évalués rigoureusement. Ils dépendent entièrement de la bonne volonté des donateurs. Quand un donateur se retire, le programme disparaît.

Le code de l’enfant prévoit que les enfants de rue bénéficient d’une protection spéciale de l’État. Cette disposition n’a jamais été mise en œuvre. Aucun budget n’a été alloué. Aucun décret d’application n’a été signé. Les enfants de rue sont donc laissés à eux mêmes, livrés aux gangs, aux prédateurs, à la faim. La République les a abandonnés bien avant qu’ils ne quittent la maison.

VIIème PARTIE 

LES ENFANTS FACE À LA VIOLENCE ET À L’INSÉCURITÉ

La violence n’est pas un phénomène marginal en Haïti. Elle est devenue le cadre ordinaire de la vie quotidienne pour des millions d’enfants. Ils naissent dans la violence, ils grandissent dans la violence, ils normalisent la violence. Et cette normalisation est peut être la blessure la plus profonde, celle qui ne se voit pas sur les statistiques mais qui détruit l’avenir.

Violence armée

Depuis 2021, l’année de l’assassinat du président Jovenel Moïse, la violence des gangs a explosé. Les groupes armés contrôlent aujourd’hui environ 85% de Port au Prince, selon l’UNICEF et Human Rights Watch. Ils contrôlent également les grands axes routiers reliant la capitale au Nord et au Sud, ce qui paralyse l’économie et empêche l’acheminement de l’aide humanitaire.

En 2024, les gangs ont tué au moins cinq mille six cent une personnes, selon les comptages des Nations Unies. Près de mille cinq cents personnes ont été enlevées. Le nombre d’enfants tués ou blessés par balles n’est pas connu avec précision, car les hôpitaux ne tiennent pas toujours de registre détaillé, et les corps dans les quartiers contrôlés par les gangs sont souvent enterrés sans autopsie. Mais les estimations suggèrent qu’au moins 15% des victimes sont des enfants, soit plus de huit cents enfants tués en 2024.

Un enfant sur deux vivant à Port au Prince a entendu des tirs à moins de cent mètres de son domicile au cours des douze derniers mois. Un enfant sur trois a vu un cadavre dans la rue. Un enfant sur cinq a perdu un membre de sa famille tué par balle. Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ce sont des vies brisées.

Violences sexuelles

En 2024, les violences sexuelles contre les enfants ont augmenté de 1000% en Haïti. C’est le chiffre que l’UNICEF a rendu public en février 2025. Multiplication par dix en une seule année. Les gangs sont responsables de la majorité de ces violences. Ils violent les filles, parfois les garçons, comme arme de terreur, comme moyen de soumettre les communautés, ou simplement parce que l’impunité est totale.

Les filles déplacées dans les camps sont les plus vulnérables. Elles vivent sous des tentes sans verrou, sans lumière la nuit, sans toilettes séparées. Les viols y sont quotidiens. Les auteurs sont parfois des membres des gangs, parfois d’autres déplacés, parfois des agents de sécurité censés les protéger. Les victimes n’ont nulle part où aller. Porter plainte est illusoire: la police n’est pas présente dans les camps, et quand elle l’est, elle est souvent corrompue.

Une fille sur trois en Haïti subit une violence sexuelle avant l’âge de dix huit ans. Un garçon sur sept. Ces chiffres, déjà accablants, sont probablement sous estimés car la plupart des victimes ne parlent pas. La honte, la peur, la menace de représailles, le sentiment que l’État ne fera rien, tout pousse au silence.

Traumatismes

La violence laisse des traces invisibles mais durables. Les enfants exposés à la violence armée développent des symptômes de stress post traumatique: cauchemars, anxiété constante, hypervigilance, difficultés de concentration, agressivité, retrait social. Ces symptômes compromettent l’apprentissage. Un enfant traumatisé ne peut pas apprendre à lire, même si l’école est de qualité. Son cerveau est en alerte permanente, pas en mode apprentissage.

Il n’existe en Haïti aucun programme systématique de prise en charge psychologique des enfants traumatisés. Le ministère de la Santé ne compte aucun psychologue clinicien formé à la traumatologie de l’enfant dans dix départements sur dix. Les quelques psychologues haïtiens qui existent travaillent dans le privé, à Port au Prince, et sont inaccessibles à la grande majorité des familles.

Une étude menée en 2023 par l’Université de Boston et l’Université d’État d’Haïti a évalué un échantillon de cinq cents enfants vivant dans les zones de conflit armé. Elle a utilisé le questionnaire d’évaluation du traumatisme pour enfants, un outil standardisé. Les résultats sont saisissants: 85% des enfants présentaient des symptômes de stress post traumatique sévère. 90% avaient des cauchemars récurrents. 75% avaient des difficultés de concentration. 60% avaient des pensées suicidaires. Une génération entière d’enfants haïtiens est en train de grandir avec des traumatismes de guerre, sans aucune aide.

Déplacements forcés

La violence des gangs a provoqué une vague massive de déplacements forcés. Fin 2025, l’UNICEF estimait à six cent quatre vingt mille le nombre d’enfants déplacés à l’intérieur d’Haïti. Ce chiffre a presque doublé en un an. Au total, plus d’un million trois cent mille personnes vivent aujourd’hui dans des sites improvisés, répartis sur deux cent quarante six sites officiellement recensés. Un tiers de ces sites ne disposent d’aucune infrastructure de base pour la protection des enfants.

Vivre dans un site de déplacés, c’est vivre sans école, sans soins, sans intimité, sans sécurité. Les enfants passent leurs journées à errer entre les tentes. Ils ne jouent pas, car il n’y a ni espace de jeu ni jouets. Ils n’apprennent pas, car il n’y a ni école ni livres. Ils sont exposés à la violence, à l’exploitation sexuelle, au recrutement par les gangs.

La plupart des enfants déplacés ont perdu tout contact avec leur réseau familial et communautaire. Ils ne savent pas quand ils pourront rentrer chez eux, ni même si leur maison existe encore. Cette perte de repères est un traumatisme supplémentaire, qui s’ajoute à tous les autres. Les enfants déplacés ne sont pas des réfugiés fuyant un pays étranger. Ce sont des Haïtiens que leur propre pays a chassés de chez eux, parce qu’il n’a pas su les protéger.

VIIIème PARTIE 

LES ENFANTS DÉPLACÉS PAR LA CRISE

Les camps

Wesley, le garçon du troisième portrait, est l’un des six cent quatre vingt mille enfants déplacés à l’intérieur d’Haïti. Il vit dans un site de la zone métropolitaine de Port au Prince, l’un des deux cent quarante six sites officiellement recensés par l’Organisation Internationale pour les Migrations. Mais ce chiffre ne dit pas tout. De nombreux sites improvisés échappent à tout recensement, par manque d’accès sécuritaire ou simplement parce qu’ils sont trop petits pour attirer l’attention.

Les sites de déplacés sont des espaces de survie, pas de vie. Les familles y sont entassées sous des tentes de fortune, parfois de simples bâches plastiques tendues sur des branches. L’eau potable est rare. Les latrines, quand elles existent, sont insuffisantes et souvent non séparées par sexe, ce qui expose les filles à des risques de violences sexuelles. La nourriture vient de l’aide humanitaire, quand l’aide humanitaire arrive. Dans les sites situés dans des zones sous contrôle des gangs, les convois humanitaires sont souvent bloqués ou pillés.

Un tiers des sites de déplacement ne disposent d’aucune infrastructure de base pour la protection des enfants, selon une évaluation de l’UNICEF menée en octobre 2025. Pas d’espace sécurisé pour jouer. Pas de point d’eau potable à proximité. Pas de latrines séparées. Pas de personnel formé à l’écoute des enfants victimes de violence. Dans ces sites, les enfants sont livrés à eux mêmes, livrés aux pires dangers.

La déscolarisation

La déscolarisation des enfants déplacés est massive. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, 70% des enfants déplacés ne fréquentent aucune école. Dans les sites les plus précaires, comme celui de la Trinité décrit plus haut, ce taux dépasse 80%.

Les raisons sont multiples. Beaucoup de sites n’ont pas d’école à proximité. Quand une école existe, elle est souvent déjà surchargée par les enfants du quartier d’accueil, qui n’ont pas les moyens d’absorber des centaines d’enfants supplémentaires. Les parents déplacés, qui ont tout perdu, ne peuvent pas payer les frais de scolarité, même modiques. Et les enfants eux mêmes, traumatisés, fatigués, affamés, n’ont pas l’énergie ni la concentration nécessaires pour apprendre.

La perte d’éducation est peut être la conséquence la plus grave et la plus durable du déplacement. Un enfant qui passe deux ans hors du système scolaire a très peu de chances d’y revenir. Il a très peu de chances de rattraper son retard. Il a de fortes chances de basculer dans l’économie informelle, la délinquance, l’émigration. Chaque année de déplacement pour un enfant de sept ans, comme Wesley, est une année d’éducation perdue à jamais.

La perte de repères

Le déplacement arrache les enfants à tout ce qui structure leur vie: leur maison, même modeste, leur quartier, leurs camarades, leurs enseignants, leurs repères géographiques et affectifs. Un enfant déplacé ne sait plus où il est. Il ne sait pas combien de temps il va rester. Il ne sait pas s’il reverra un jour son ancienne vie.

Cette perte de repères a des effets psychologiques profonds. Les enfants déplacés développent des symptômes de dépression et d’anxiété à des taux bien plus élevés que la population générale. Ils ont des difficultés à se faire de nouveaux amis, parce qu’ils anticipent un nouveau départ. Ils sont souvent en colère, parfois violents, sans comprendre pourquoi.

L’étude menée en 2023 par l’Université de Boston et l’Université d’État d’Haïti a spécifiquement analysé le sous groupe des enfants déplacés. Elle a révélé que 95% d’entre eux présentaient des symptômes de stress post traumatique sévère, contre 85% pour les enfants non déplacés vivant également en zone de conflit. Le déplacement ajoute une couche de traumatisme supplémentaire. Il transforme la violence subie en perte identitaire.

Les risques d’exploitation

Dans les camps de déplacés, l’absence de protection expose les enfants à tous les trafics. Les filles sont recrutées par des réseaux de prostitution. Les garçons sont recrutés par des gangs comme guetteurs ou porteurs. Les enfants non accompagnés, ceux qui ont perdu leurs parents pendant la fuite ou qui ont été séparés dans la confusion, sont les plus vulnérables.

L’UNICEF estime qu’au moins 5% des enfants déplacés en Haïti, soit environ trente quatre mille enfants, sont séparés de leurs deux parents. Ces enfants vivent chez des voisins, des parents éloignés, ou parfois seuls, dans des tentes improvisées. Personne ne tient de registre exhaustif de ces enfants. Personne ne s’assure qu’ils vont à l’école, qu’ils sont nourris, qu’ils ne sont pas victimes de violences. Ils sont invisibles. Et l’invisibilité, dans un camp de déplacés, est le premier pas vers l’exploitation.

IXème PARTIE 

HANDICAP ET DOUBLE EXCLUSION

Typologie des handicaps

Rose Line, la petite fille du deuxième portrait, a neuf ans. Elle vit avec une infirmité motrice cérébrale dans une région où il n’existe ni kinésithérapeute, ni orthophoniste, ni psychomotricien. Elle est l’une des deux cent mille enfants haïtiens vivant avec un handicap modéré à sévère, selon les estimations de l’Institut du Bien être Social.

Les types de handicap les plus fréquents chez les enfants haïtiens sont les suivants. Les handicaps moteurs, comme l’infirmité motrice cérébrale ou les séquelles de poliomyélite, représentent environ 30% des cas. Les handicaps sensoriels, cécité et surdité, représentent environ 20% des cas. Les handicaps intellectuels, légers à profonds, représentent environ 35% des cas. Les handicaps multiples, associant plusieurs déficiences, représentent environ 15% des cas.

Ces chiffres sont des estimations. Aucun registre national du handicap n’existe en Haïti. Aucune enquête épidémiologique systématique n’a été menée. On sait que la prévalence du handicap est plus élevée dans les populations pauvres, car la malnutrition, les infections non traitées, les accidents domestiques et les violences sont des causes majeures de handicap. En Haïti, où 64% de la population vit sous le seuil de pauvreté, la prévalence du handicap chez l’enfant est probablement plus élevée que la moyenne régionale.

Éducation spécialisée

L’éducation spécialisée, c’est à dire l’adaptation de l’enseignement aux besoins des enfants handicapés, est pratiquement inexistante en Haïti. Sur les quinze mille écoles que compte le pays, moins de cinquante se déclarent inclusives. Et dans ces écoles, l’inclusion est souvent une fiction : des rampes d’accès qui ne mènent nulle part, des classes au premier étage sans ascenseur, des enseignants sans formation aux besoins spécifiques.

Moins de 2% des enfants handicapés en Haïti ont accès à un service spécialisé. Cela signifie que 98% des enfants handicapés ne reçoivent aucun accompagnement adapté. Ils ne vont pas à l’école, ou ils vont à l’école dans des conditions qui rendent l’apprentissage impossible. Ils restent à la maison, parfois enfermés, parfois cachés, parfois considérés comme une punition divine. Ils grandissent sans instruction, sans socialisation, sans perspective d’avenir.

Les centres d’éducation spécialisée, quand ils existent, sont concentrés à Port au Prince et dans les grandes villes. Le département de la Grand’Anse, où vit Rose Line, n’en compte aucun. Le département du Nord Est, l’un des plus pauvres du pays, n’en compte aucun. Un enfant handicapé né à Jérémie ou à Fort Liberté n’a aucune chance de recevoir une éducation adaptée, à moins que sa famille n’ait les moyens de déménager, ce qui est rare.

Santé spécialisée

La situation sanitaire pour les enfants handicapés est encore pire que la situation éducative. Les soins de rééducation fonctionnelle, qui sont la base du traitement de nombreux handicaps moteurs, ne sont disponibles que dans trois départements sur dix. Les appareillages orthopédiques, les fauteuils roulants, les prothèses auditives, les cannes blanches pour non voyants, tout cela est importé, cher, et hors de portée de la grande majorité des familles.

Les enfants handicapés ont des besoins de santé spécifiques. Ils ont besoin de consultations régulières avec des spécialistes, neurologues, ophtalmologistes, ORL, psychiatres. Ces spécialistes sont rares en Haïti, et ils sont tous concentrés à Port au Prince. Une consultation avec un neurologue pédiatrique coûte environ cinquante dollars, l’équivalent d’un mois de salaire pour un ouvrier agricole.

Un enfant handicapé a une espérance de vie inférieure à celle d’un enfant non handicapé, même dans les pays riches. En Haïti, l’écart est probablement beaucoup plus large, mais personne ne l’a jamais mesuré. Aucune étude épidémiologique ne s’est penchée sur la mortalité des enfants handicapés. Les enfants comme Rose Line meurent dans le silence statistique, et personne ne le mesure.

Inclusion sociale

Au delà de l’éducation et de la santé, c’est l’inclusion sociale tout entière qui fait défaut. Les enfants handicapés sont exclus des espaces publics, des activités communautaires, des fêtes, des jeux. Leurs parents, souvent, les cachent par honte, ou par peur du regard des autres. Dans certaines communautés rurales, le handicap est encore perçu comme une malédiction, une punition pour un péché commis par les parents.

Cette exclusion sociale a des conséquences psychologiques désastreuses. Les enfants handicapés, privés de contact avec leurs pairs, développent des retards de socialisation qui s’ajoutent à leur handicap. Ils deviennent dépressifs, anxieux, renfermés. Beaucoup perdent l’usage de la parole, non pas à cause de leur handicap, mais parce que personne ne leur parle.

Le code de l’enfant haïtien dispose que les enfants handicapés ont droit à une éducation inclusive et à des soins adaptés. Comme beaucoup de dispositions de ce code, cette phrase n’a jamais été mise en œuvre. Aucun budget n’a été alloué. Aucun décret d’application n’a été signé. Aucune formation des enseignants n’a été organisée. Le code de l’enfant est une loi de bonne intention, pas une loi appliquée.

Comparaisons internationales

Haïti se distingue par son retard dans la prise en charge du handicap infantile, même comparé à des pays pauvres d’autres régions.

Pays% d’enfants handicapés scolarisésAnnée de référence
Haïtimoins de 2%2025 (estimation IBES)
Rwanda45%2023 (UNESCO)
Bangladesh35%2023 (UNESCO)
Nicaragua28%2023 (UNESCO)
Ghana40%2023 (UNESCO)

Le Rwanda, qui sortait d’un génocide en 1994, a fait de l’éducation inclusive une priorité nationale. Il a formé des milliers d’enseignants aux besoins spéciaux, construit des écoles accessibles, distribué des appareillages. Aujourd’hui, près d’un enfant handicapé rwandais sur deux va à l’école. Haïti, qui n’a pas connu de génocide mais des décennies d’instabilité, n’a même pas commencé ce travail.

La différence n’est pas une question de richesse. Le produit intérieur brut par habitant du Rwanda est comparable à celui d’Haïti, autour de mille deux cents dollars par an. La différence est une question de volonté politique, de priorisation budgétaire, de capacité à mettre en œuvre des politiques publiques. Le Rwanda a choisi d’inclure ses enfants handicapés. Haïti a choisi de les oublier.

PREMIER INTERLUDE NARRATIF

Une nuit avec Joseph

Joseph n’a pas de date de naissance. Sa mère dit qu’il a eu onze ans pendant le dernier cyclone, mais elle n’est pas sûre. Le cyclone était en septembre. Peut être a t il eu onze ans. Peut être dix. Peut être douze. Aucune importance.

Je le rencontre à la tombée de la nuit, sur la place publique de Cap Haïtien. Il est assis sur un morceau de carton, adossé à un poteau électrique qui ne donne plus d’électricité depuis des semaines. Il tient une gourde en plastique cabossée entre ses jambes. Il n’a pas mangé depuis vingt quatre heures, mais il ne se plaint pas. Il dit qu’il s’est habitué.

Autour de lui, la ville se vide. Les boutiques baissent leurs rideaux métalliques, un par un, avec un bruit sourd qui claque contre les murs. Les passants accélèrent le pas. Une femme passe avec un enfant sur le dos, l’enfant dort, sa tête ballote à chaque pas. Joseph la regarde, puis il détourne les yeux.

Pourquoi es tu dans la rue? Je lui pose la question, et il hausse les épaules. Il dit que sa mère est morte, que son père est parti, que sa grand mère n’avait pas assez de nourriture. Il dit tout ça d’une voix plate, comme s’il récitait une leçon. Il l’a racontée cent fois à des gens qui passent, des curieux, des touristes, des travailleurs humanitaires. Il sait que la réponse attendue est la pauvreté, alors il dit la pauvreté. Mais je sens qu’il y a autre chose, quelque chose qu’il ne dit pas.

Il finit par le dire, parce que la nuit tombe et que le noir rend plus facile de parler. Il dit que son beau père le frappait. Pas des petites claques, de vraies violences, à l’aide d’une ceinture, d’un tuyau en plastique, parfois d’un bâton. Il montre une cicatrice sur son avant bras, une ligne blanche irrégulière. Il dit que sa mère ne pouvait pas le défendre. Il dit qu’un soir, il est parti, et qu’il n’est jamais revenu.

La rue, pour Joseph, n’est pas un choix. C’est une fuite. Et maintenant, la rue est devenue sa prison. Il ne peut pas rentrer chez lui, parce que son beau père le tuera peut être. Il ne peut pas aller dans un centre d’accueil, parce que les centres d’accueil sont pleins, ou fermés, ou trop loin. Il ne peut pas aller à l’école, parce que l’école coûte de l’argent et que la rue ne rapporte presque rien.

Que fait Joseph dans la rue, pendant la journée? Il traîne. Il regarde les voitures passer. Il aide parfois un marchand à porter des sacs, en échange d’une pièce, d’un morceau de pain. Il mendie. Il a appris à reconnaître les touristes, plus rares aujourd’hui, mais parfois plus généreux. Il a appris à éviter la police, qui le chasse quand elle le voit. Il a appris à éviter les plus grands, ceux qui lui prennent ce qu’il a.

La nuit, c’est le pire. La nuit, il doit trouver un endroit où dormir sans se faire voler, sans se faire frapper, sans se faire arrêter. Il connaît des recoins, derrière le marché, sous une bâche qu’il a installée lui même. Mais il ne dort jamais profondément. Il a peur. Il a toujours peur. Il ne sait plus de quoi exactement. La peur est devenue un bruit de fond, comme la circulation ou la pluie.

Je lui demande ce qu’il voudrait, si on lui donnait un souhait. Il réfléchit longtemps. Il dit: une maison. Une petite maison, pas grande, juste pour dormir tranquille. Et une école. Il dit qu’il veut apprendre à lire. Il a honte de ne pas savoir lire. Il a honte quand il voit des enfants plus jeunes que lui avec des cahiers sous le bras. Il dit que s’il savait lire, il pourrait peut être trouver un vrai travail, pas seulement porter des sacs.

Il ne parle pas de l’avenir. Il ne sait pas ce que veut dire ce mot.

Je le quitte vers minuit. Il m’a montré l’endroit où il dort, une anfractuosité entre deux murs, protégée par une plaque de tôle rouillée. Il a sorti une couverture fine, trouée par endroits. Il l’a étendue par terre. Il m’a dit bonne nuit. Je lui ai donné un peu d’argent, pas beaucoup, ce que j’avais sur moi. Il l’a pris sans dire merci. Il a caché les billets dans sa chaussette.

En marchant vers l’hôtel, je repense à ce qu’il a dit: la peur est devenue un bruit de fond. Joseph a onze ans. Il a déjà appris à vivre avec la peur. Il a déjà appris à ne rien attendre des adultes. Il a déjà appris que la République n’existe pas pour lui.

La nuit, dans la rue de Cap Haïtien, le vent porte une odeur de pourriture et de gasoil. Les chiens errants se disputent quelque chose. Une sirène de police hurle au loin, puis s’éteint. Joseph dort. Il ne rêve pas, dit il. Il n’a jamais de rêves.

Xème PARTIE 

LES FILLES D’HAÏTI

Les filles haïtiennes subissent une double peine. Elles sont pauvres dans un pays pauvre. Et elles sont femmes dans un pays où les femmes sont systématiquement dominées, exploitées, violentées. Leur enfance est plus courte que celle des garçons. Leur adolescence est plus dangereuse. Leur avenir est plus bouché.

Vulnérabilités spécifiques

Une fille haïtienne naît avec moins de chances qu’un garçon. Dès la petite enfance, les différences apparaissent. L’allaitement maternel est plus court pour les filles dans certaines régions, où la préférence est donnée aux garçons. Les consultations médicales sont moins fréquentes pour les filles malades, quand la famille doit choisir quel enfant soigner.

À l’école, les filles réussissent aussi bien que les garçons dans le primaire, parfois mieux. Mais elles décrochent plus tôt. À douze ans, le taux de scolarisation des filles est encore proche de 80%. À quinze ans, il tombe à 50%. Les raisons sont connues: les grossesses précoces, les mariages forcés, la charge des tâches domestiques, l’insécurité sur le trajet de l’école.

Une fille haïtienne de quinze ans a déjà, dans la plupart des cas, cessé d’être une enfant. Elle est devenue une femme aux yeux de sa famille et de sa communauté. C’est à dire une personne dont le corps est une ressource, dont le travail est gratuit, dont la parole ne compte pas.

Violences

En 2024, les violences sexuelles contre les enfants ont augmenté de 1000% en Haïti. Les filles sont les premières victimes. Les gangs violent les filles comme arme de guerre, pour terroriser les communautés, pour les soumettre. Mais les violences ne viennent pas que des gangs. Elles viennent aussi des familles, des voisins, des enseignants, des policiers.

Une fille sur trois en Haïti subit une violence sexuelle avant l’âge de dix huit ans. Ce chiffre, déjà effroyable, est une moyenne. Dans les zones de conflit armé, comme les quartiers nord de Port au Prince, il dépasse 50%. Dans les sites de déplacés, où les filles dorment sous des tentes sans verrou, il est proche de 80% selon certaines enquêtes locales.

Les violences ne sont pas seulement sexuelles. Les filles subissent aussi des violences physiques, des coups, des brûlures, des privations. Elles subissent des violences psychologiques, des humiliations, des menaces, des interdictions de sortir. Elles subissent des violences économiques, quand on les prive de nourriture, d’éducation, de soins, au profit des garçons.

Le code de l’enfant interdit toutes ces violences. Il prévoit des sanctions pénales. Mais les sanctions ne sont jamais appliquées. Moins de 5% des cas de violences sexuelles sur enfants sont signalés aux autorités. Moins de 1% aboutissent à une condamnation. Violer une fille en Haïti est un crime presque parfaitement impuni.

Grossesses précoces

Chaque année, environ quinze mille filles de moins de dix huit ans deviennent mères en Haïti. C’est l’un des taux de grossesse précoce les plus élevés des Amériques. La plupart de ces grossesses sont non désirées. Beaucoup sont le résultat de viols. Presque toutes interrompent la scolarité.

Une fille enceinte à quatorze ans ne retournera pas à l’école. Sa famille la cachera, ou la mariera de force à l’homme qui l’a mise enceinte, ou l’enverra vivre chez des parents éloignés. Elle n’aura aucun diplôme. Elle n’aura aucun métier. Elle élèvera son enfant dans la pauvreté, et souvent l’enfant sera à son tour victime du cycle de la pauvreté et de l’ignorance.

Les grossesses précoces sont aussi un problème de santé publique. Une fille de quatorze ans a beaucoup plus de risques de complications obstétricales qu’une femme adulte. La fistule obstétricale, une déchirure entre le vagin et la vessie ou le rectum, est fréquente chez les adolescentes enceintes. Elle provoque des fuites d’urine ou de selles permanentes, une odeur insupportable, et l’exclusion sociale. Les fistules sont opérables, mais les chirurgiens spécialistes sont rares en Haïti, et les opérations coûtent cher.

Éducation

L’éducation des filles est le levier le plus puissant pour briser le cycle de la pauvreté et de la violence. Une fille qui termine le secondaire se marie plus tard, a moins d’enfants, gagne mieux sa vie, et envoie ses propres enfants à l’école. Les rendements de l’éducation des filles sont supérieurs à ceux de l’éducation des garçons, dans presque tous les pays du monde.

En Haïti, le taux d’achèvement du secondaire pour les filles est de 23%, contre 27% pour les garçons. L’écart semble faible, mais il se creuse dans les zones rurales et dans les familles les plus pauvres. Une fille pauvre vivant dans une zone rurale du Sud a moins de 10% de chances de terminer le secondaire. Un garçon dans la même situation a environ 15% de chances.

Les obstacles à l’éducation des filles sont bien connus. Le premier est le coût direct : les frais de scolarité, les uniformes, les livres, les fournitures. Dans une famille pauvre, on préfère souvent envoyer le garçon à l’école, parce qu’on espère qu’il rapportera de l’argent plus tard. Le deuxième obstacle est la charge domestique. Les filles sont responsables de l’eau, du bois, du ménage, de la garde des plus petits. Elles n’ont pas le temps d’étudier. Le troisième obstacle est l’insécurité. Aller à l’école, c’est traverser des quartiers dangereux, risquer le viol, risquer le harcèlement. Beaucoup de parents préfèrent garder leurs filles à la maison.

Leadership féminin

Malgré ces obstacles, des femmes haïtiennes ont émergé comme leaders dans tous les domaines : politique, éducation, santé, culture. Le mouvement féministe haïtien, bien que faiblement financé et souvent réprimé, a obtenu des avancées législatives importantes. La loi sur la violence contre les femmes a été votée. Le quota de 30% de femmes dans les fonctions électives a été inscrit dans la Constitution.

Ces avancées sont restées largement lettre morte. La loi sur la violence contre les femmes n’est pas appliquée. Le quota de 30% n’est jamais respecté. Les femmes restent sous représentées dans les instances de décision. Mais le simple fait que ces lois existent est un point d’appui pour le combat.

Ce document propose, dans sa partie programmatique, des mesures spécifiques pour les filles d’Haïti : bourses scolaires conditionnées à l’assiduité, programmes de mentorat par des femmes leaders, espaces sûrs dans les écoles et les sites de déplacés, accès gratuit à la contraception et aux soins obstétricaux, unités de police spécialisée formées à l’accueil des victimes de violences sexuelles. Ces mesures ne sont pas des cadeaux. Ce sont des droits. La République les doit aux filles qu’elle a abandonnées.

XIème PARTIE 

LES GARÇONS D’HAÏTI

Les garçons haïtiens ne sont pas épargnés par la tragédie. Ils souffrent différemment, mais tout autant. Leur vulnérabilité principale est celle du recrutement par les gangs. Leur destin, trop souvent, est de devenir bourreaux après avoir été victimes.

Gangs

Aujourd’hui, jusqu’à la moitié des membres des gangs armés en Haïti sont des enfants. La plupart sont des garçons. Certains ont huit ans. La moyenne d’âge du recrutement est de quatorze ans. Un garçon recruté à quatorze ans a déjà passé des années à vivre dans la rue, ou à subir des violences chez lui, ou à décrocher de l’école. Le gang est pour lui une famille de substitution. Une famille violente, certes, mais une famille qui le nourrit, le protège, lui donne une identité.

Les gangs ne recrutent pas seulement dans les quartiers pauvres. Ils recrutent aussi dans les écoles, quand les écoles existent encore. Ils recrutent dans les sites de déplacés, où les garçons s’ennuient, ont faim, et rêvent de puissance. Ils recrutent dans les prisons, où les mineurs détenus sont souvent approchés par des membres de gangs incarcérés pour les mêmes motifs.

Un garçon qui entre dans un gang à quatorze ans en sortira rarement. S’il en sort, ce sera mort, ou mutilé, ou traumatisé à vie. Les programmes de démobilisation et de réinsertion existent, mais ils sont rares, sous financés, et souvent inefficaces. L’UNICEF a réussi à démobiliser cent soixante dix huit enfants en 2025. C’est une goutte d’eau face aux milliers de nouveaux recrutés chaque année.

Violence

Les garçons ne sont pas seulement auteurs de violence. Ils sont aussi victimes. Ils sont victimes de violences physiques de la part des gangs adverses, de la police, des adultes de leur famille. Ils sont victimes de violences sexuelles, même si le sujet est encore plus tabou que pour les filles. Un garçon violé ne parle pas. Il a honte. Il craint d’être traité d’homosexuel. Il craint d’être rejeté par sa communauté.

Les garçons sont aussi victimes de la violence économique. Ils sont souvent les premiers à être retirés de l’école quand l’argent manque, parce qu’on estime qu’ils peuvent travailler plus tôt que les filles. Ils deviennent domestiques, porteurs, vendeurs à la sauvette. Parfois, ils sont envoyés à la frontière dominicaine pour travailler dans les plantations de canne à sucre, dans des conditions proches de l’esclavage.

Un garçon qui travaille dès l’âge de dix ans ne retournera probablement jamais à l’école. Il n’aura aucune qualification. Il gagnera toute sa vie des salaires de misère. Il reproduira le schéma de pauvreté avec ses propres enfants. Le cercle vicieux est le même que pour les filles, mais il passe par le travail forcé plutôt que par la grossesse précoce.

Décrochage scolaire

Le taux d’achèvement du secondaire pour les garçons en Haïti est de 27%. C’est faible. C’est même légèrement supérieur à celui des filles, mais cette différence est trompeuse. Les garçons décrochent plus tard que les filles, mais ils décrochent massivement à l’entrée dans l’adolescence.

À douze ans, le taux de scolarisation des garçons est encore de 75%. À quinze ans, il tombe à 40%. La chute est brutale. Que se passe t il entre douze et quinze ans? La puberté. Les garçons deviennent des hommes aux yeux de leur famille. On attend d’eux qu’ils travaillent, qu’ils rapportent de l’argent, qu’ils protègent les femmes. L’école devient secondaire, accessoire, inutile.

Les garçons qui décrochent de l’école à quinze ans n’ont souvent aucun projet professionnel. Ils errent. Ils traînent dans la rue. Ils deviennent une proie facile pour les gangs. La corrélation est parfaite : dans les quartiers où le taux de décrochage scolaire des garçons est le plus élevé, le taux de recrutement par les gangs est le plus élevé aussi. L’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage. C’est un lieu de protection. Un garçon à l’école n’est pas dans la rue. Un garçon dans la rue est une cible.

Délinquance

La délinquance juvénile est en forte augmentation en Haïti. Les statistiques officielles sont peu fiables, car la police ne se rend pas dans les quartiers contrôlés par les gangs. Mais ce que l’on sait suffit à alerter. Les mineurs représentent aujourd’hui environ 30% des personnes arrêtées pour infraction grave à Port au Prince, contre 15% cinq ans plus tôt.

Les infractions commises par les mineurs sont variées. Les vols, les extorsions, les passages à tabac. Parfois les enlèvements. Parfois les meurtres. Des enfants de quatorze ans tuent aujourd’hui en Haïti. Ils tuent avec des armes à feu que les gangs leur confient. Ils tuent parce qu’on leur a dit de tuer. Ils tuent parce qu’ils ne savent plus faire la différence entre la vie et la mort.

La justice des mineurs en Haïti est une fiction. Les juges pour enfants n’existent pas hors de Port au Prince et du Cap Haïtien. Les centres de détention pour mineurs sont surpeuplés, violents, et ne proposent aucune éducation ni formation. Un garçon qui sort de prison à dix huit ans n’a appris qu’une chose: comment survivre dans un univers de violence. Il n’a aucune chance de s’insérer dans la société légale.

Réhabilitation

La réhabilitation des garçons délinquants ou recrutés par les gangs est possible. Des programmes existent ailleurs dans le monde, au Brésil, en Colombie, au Salvador. Ils combinent un accompagnement psychologique intensif, une formation professionnelle, une aide à la réinsertion familiale, et une garantie d’emploi temporaire. Ils coûtent cher, mais ils coûtent moins cher que l’incarcération ou que le coût social de la récidive.

En Haïti, ces programmes sont embryonnaires. Le Service d’Aide aux Détenus, le SAD, fait un travail remarquable avec des moyens dérisoires. L’UNICEF finance quelques projets de démobilisation. Mais l’échelle est totalement inadaptée à l’ampleur du problème.

Ce document propose, dans sa partie programmatique, un programme spécifique pour les garçons en conflit avec la loi ou recrutés par les gangs. Ce programme s’appelle Renaissance Deuxième Chance. Il inclut des unités spécialisées dans les prisons, des centres de réinsertion dans chaque département, un accompagnement psychologique obligatoire, une formation professionnelle, et un suivi de deux ans après la sortie. Son coût estimé est de trente millions de dollars par an. C’est un coût, certes. Mais c’est bien moins que le coût de l’inaction.

XIIème PARTIE 

LES ORPHELINATS ET LES ENFANTS PRIVÉS DE FAMILLE

Histoire

Jean Baptiste, le garçon du sixième portrait, vit dans un orphelinat près de Croix des Bouquets. Il n’est pas orphelin. Sa mère est vivante. Elle vient le voir une fois par mois, quand elle peut payer le transport. Jean Baptiste est l’un des cent cinquante mille à deux cent mille enfants haïtiens placés en institution. La grande majorité d’entre eux, environ quatre enfants sur cinq, ont au moins un parent vivant.

Pourquoi tant d’enfants sont ils placés dans des orphelinats? La réponse est simple: la pauvreté. Les familles les plus pauvres confient leurs enfants à des institutions parce qu’elles ne peuvent pas les nourrir. Parfois, les institutions paient les familles. Parfois, elles les menacent de poursuites pour négligence. Parfois, elles les convainquent que l’orphelinat offrira à l’enfant une éducation, des soins, un avenir.

Cette pratique a explosé après le séisme de 2010. Des centaines d’ONG internationales sont arrivées, ont ouvert des orphelinats, et ont promis de s’occuper des enfants. Dix ans plus tard, la plupart de ces ONG sont parties. Les orphelinats qu’elles ont laissés derrière elles sont souvent devenus des gouffres à subventions, sans contrôle, sans transparence, sans protection des enfants.

Fonctionnement

L’Institut du Bien être Social et de Recherches recense officiellement sept cent quarante orphelinats et institutions similaires en Haïti. Ce chiffre est probablement une sous estimation. Les enquêtes de terrain suggèrent qu’il existe entre huit cents et neuf cents structures non répertoriées, fonctionnant sans aucune autorisation, sans contrôle sanitaire, sans inspection.

Le financement de ces orphelinats est opaque. Beaucoup reçoivent des subventions internationales, de l’ordre de deux cents à trois cents dollars par enfant et par mois. Ces subventions sont versées par des ONG étrangères, parfois par des gouvernements, parfois par des fondations privées. Elles sont censées couvrir la nourriture, le logement, les soins, l’éducation. En réalité, une grande partie de cet argent disparaît. Des enquêtes menées par des journalistes haïtiens et internationaux ont révélé que moins de vingt dollars par enfant et par mois étaient effectivement dépensés pour l’enfant. Le reste partait en frais de gestion, en salaires des administrateurs, et parfois en comptes personnels à l’étranger.

Les conditions de vie dans les orphelinats sont souvent déplorables. Les ratios adultes enfants sont catastrophiques. La norme internationale minimale, fixée par les directives des Nations Unies pour la protection de l’enfance, est d’un adulte pour six enfants. Dans les orphelinats haïtiens répertoriés, le ratio moyen est d’un adulte pour vingt enfants. Dans les structures non répertoriées, il tombe parfois à un adulte pour trente ou quarante enfants. Les nourrissons, dans ces conditions, reçoivent en moyenne sept minutes d’attention individuelle par jour.

Les violences sont fréquentes. Les enfants les plus âgés frappent les plus jeunes pour prendre leur nourriture. Les responsables ferment les yeux, parfois encouragent la violence comme méthode éducative. Les violences sexuelles existent aussi, même si le sujet est tabou. Des orphelinats ont été fermés après des scandales, mais la plupart continuent de fonctionner comme si de rien n’était.

Défis

Le premier défi est celui de la réintégration familiale. La grande majorité des enfants placés en institution pourraient retourner vivre dans leur famille, si celle ci recevait un soutien approprié. Ce soutien existe : des transferts monétaires conditionnés, un suivi social, une aide au logement ou à l’emploi pour les parents. Il coûte bien moins cher que le placement en institution. Une étude menée par l’UNICEF a montré qu’un programme de réintégration familiale coûte environ cinquante dollars par mois par enfant, contre deux cent cinquante dollars pour un orphelinat.

Mais la réintégration familiale se heurte à des obstacles puissants. Les orphelinats, et les ONG qui les financent, ont intérêt à maintenir les enfants placés. Chaque enfant est une subvention. Chaque enfant retiré est une perte de revenu. Et dans un pays où l’État ne contrôle rien, les intérêts privés l’emportent toujours sur l’intérêt de l’enfant.

Le deuxième défi est celui de la régulation. Le code de l’enfant impose des normes aux orphelinats: ratios, qualifications du personnel, inspections sanitaires, transparence financière. Ces normes ne sont jamais appliquées. L’Institut du Bien être Social, qui est censé les faire appliquer, dispose de moins de deux cents agents pour couvrir tout le territoire. Il est incapable de mener une inspection par an, même dans les orphelinats répertoriés.

Réformes comparées

D’autres pays ont connu la même prolifération d’orphelinats après des catastrophes ou des guerres. Ils ont mis en place des réformes qui ont fonctionné.

Le Rwanda, après le génocide de 1994, comptait des milliers d’orphelinats. Le gouvernement a décidé de fermer progressivement toutes les institutions, de réintégrer les enfants dans leur famille élargie ou dans des familles d’accueil, et de soutenir ces familles par des transferts monétaires. Aujourd’hui, le Rwanda n’a plus d’orphelinats. Les enfants vulnérables vivent en famille. Le coût est inférieur. Les résultats sont supérieurs.

La Moldavie, un des pays les plus pauvres d’Europe, a également réduit de 80% le nombre d’enfants placés en institution entre 2005 et 2020, grâce à une loi sur la désinstitutionnalisation et à un fonds de soutien aux familles. Les enfants retirés des orphelinats ont mieux réussi à l’école et ont eu moins de problèmes de santé mentale.

Haïti pourrait suivre cet exemple. Ce document propose, dans sa partie programmatique, une réforme des orphelinats en trois étapes. Première étape: moratoire sur l’ouverture de nouveaux orphelinats et audit de tous les orphelinats existants. Deuxième étape: fermeture progressive des orphelinats non conformes et réintégration familiale des enfants. Troisième étape: transformation des orphelinats conformes en centres de soutien à la famille, proposant des services à la communauté sans hébergement. Cette réforme prendra du temps, peut être dix ans. Mais elle est possible. Elle est moins chère que le statu quo. Et elle est juste pour les enfants comme Jean Baptiste.

XIIIème PARTIE 

LES ENFANTS SANS IDENTITÉ LÉGALE

Mirlande, la jeune fille du cinquième portrait, n’existe pas pour l’État haïtien. Elle n’a pas d’acte de naissance. Elle ne peut pas s’inscrire à l’école officielle. Elle ne peut pas passer d’examen. Elle ne peut pas obtenir de passeport. Elle ne peut pas prouver son âge si quelqu’un tente de la marier de force. Elle est une ombre, une non personne.

Enregistrement civil

L’enregistrement des naissances à l’état civil est une fonction fondamentale de l’État. C’est par cet enregistrement que l’enfant devient un citoyen, avec des droits, une identité, une existence juridique. C’est par cet enregistrement que l’État peut planifier ses politiques publiques: combien d’enfants auront besoin d’une école dans cinq ans, combien de lits d’hôpital, combien de vaccins.

En Haïti, l’enregistrement des naissances est très incomplet. Selon l’enquête EMMUS VI de 2016 et 2017, la plus récente disponible, 62% des enfants de moins de cinq ans ont leur naissance dûment enregistrée à l’état civil. Cela signifie que 38% des enfants de cette tranche d’âge, soit environ quatre cent mille enfants, n’ont pas d’acte de naissance.

Chez les enfants plus âgés, entre cinq et dix sept ans, le taux d’absence d’acte est estimé à 30%. Les enfants plus âgés ont eu plus de chances d’être enregistrés que les plus jeunes, car les campagnes d’enregistrement ont eu lieu par vagues. Mais 30% reste un chiffre très élevé. Au total, entre six cent mille et huit cent mille enfants haïtiens vivent sans identité légale.

Les disparités géographiques sont énormes. Dans le département de l’Ouest, qui comprend Port au Prince, le taux d’enregistrement dépasse 80%. Dans le département du Sud Est, il tombe à 45%. Dans le département de la Grand’Anse, il est de 40%. Dans les sections communales les plus reculées, sans bureau d’état civil, le taux d’enregistrement est parfois inférieur à 20%.

Conséquences

Ne pas avoir d’acte de naissance, c’est être invisible. Un enfant sans acte de naissance ne peut pas s’inscrire dans une école publique, car l’inscription exige un extrait d’acte de naissance. Il peut aller dans une école privée peu regardante, mais il n’aura pas de numéro d’identification nationale. Il ne pourra pas passer le certificat de fin d’études fondamentales, ni le baccalauréat. Il n’aura aucun diplôme reconnu par l’État.

Un enfant sans acte de naissance ne peut pas obtenir de passeport. Il ne peut pas voyager légalement. Il ne peut pas émigrer par les voies officielles. Il est prisonnier du territoire haïtien, ou il doit passer par des filières illégales, risquant l’exploitation, la traite, la mort.

Un enfant sans acte de naissance, devenu adulte, ne peut pas voter. Il ne peut pas ouvrir de compte bancaire. Il ne peut pas signer de contrat de travail formel. Il ne peut pas posséder de terre légalement. Il est exclu de la vie civile, de la vie économique, de la vie politique. Il reste une ombre, une non personne, toute sa vie.

Les filles sans acte de naissance sont particulièrement vulnérables. Sans preuve de leur âge, elles peuvent être mariées de force à treize ou quatorze ans, sans que la loi puisse les protéger. Elles peuvent être victimes de violences sexuelles sans que l’auteur puisse être poursuivi pour viol sur mineur. Leurs propres enfants, nés hors de tout cadre légal, seront à leur tour sans identité.

Solutions

Les solutions pour améliorer l’enregistrement des naissances sont connues et éprouvées. La première est l’enregistrement mobile. Des équipes d’officiers d’état civil se déplacent dans les sections communales sans bureau, une fois par mois, pour enregistrer les enfants sur place. Ce système a fonctionné dans d’autres pays, comme le Bangladesh ou le Bénin. En Haïti, il a été testé par l’UNICEF et l’Institut du Bien être Social avec des résultats encourageants. Mais il n’a jamais été étendu à l’échelle nationale faute de budget.

La deuxième solution est l’enregistrement à l’école. Les enfants non enregistrés sont identifiés à l’entrée à l’école primaire, et un officier d’état civil se déplace pour établir l’acte de naissance. Cette méthode permet de cibler les enfants au moment où ils entrent dans le système scolaire, quand ils sont le plus visibles.

La troisième solution est la dématérialisation. Un registre national informatisé des naissances, accessible aux officiers d’état civil dans tout le pays, réduirait les risques de perte de documents, de corruption, et permettrait un suivi en temps réel. Haïti a commencé à développer ce registre, mais le projet est au point mort faute de financement et de volonté politique.

Le coût de ces solutions est modeste. L’UNICEF estime qu’un enregistrement universel des naissances en Haïti coûterait environ cinq millions de dollars par an pendant cinq ans. Cinq millions de dollars pour sortir six cent mille enfants de l’invisibilité juridique. C’est moins de dix dollars par enfant. C’est un investissement minuscule, comparé aux conséquences désastreuses du non enregistrement.

XIVème PARTIE 

LES ENFANTS DE LA DIASPORA

Haïti a l’une des diasporas les plus importantes du monde, proportionnellement à sa population. On estime qu’entre un million cinq cent mille et deux millions de personnes d’origine haïtienne vivent à l’étranger, principalement aux États Unis, au Canada, en France, en République dominicaine, aux Bahamas, au Chili et au Brésil. Parmi ces personnes, environ 30% sont des enfants, soit entre quatre cent cinquante mille et six cent mille enfants haïtiens nés à l’étranger ou ayant émigré jeunes.

Une autre réalité haïtienne

Un enfant haïtien né à New York, à Montréal, à Paris ou à Santiago ne connaît pas la rue de Cap Haïtien. Il ne connaît pas la faim chronique. Il ne connaît pas les gangs qui recrutent des enfants. Il va à l’école, dans une école qui a des livres, des tableaux, des enseignants formés. Il a un acte de naissance, un passeport, une identité. Il a accès aux soins de santé, aux vaccins, à la nourriture.

Cet enfant est haïtien par ses parents, par sa langue souvent, par sa culture parfois. Mais son expérience de l’enfance n’a rien à voir avec celle de son cousin resté au pays. Il vit dans un monde où l’État protège les enfants, où l’école est gratuite, où la violence est l’exception, pas la règle.

Ce contraste est une source de tensions, mais aussi une source d’opportunités. La diaspora haïtienne est le premier pourvoyeur de fonds pour l’économie haïtienne, à travers les transferts d’argent. En 2024, les transferts de la diaspora ont atteint quatre milliards de dollars, soit environ 25% du produit intérieur brut d’Haïti. Une partie de cet argent va directement aux familles, une autre aux œuvres religieuses ou caritatives. Une part minuscule va à des programmes structurants pour l’enfance.

Langue

La question de la langue est centrale pour les enfants de la diaspora. En Haïti, le créole est la langue parlée par tous, le français est la langue de l’administration et de l’école. Dans la diaspora, c’est plus compliqué. Aux États Unis, beaucoup d’enfants haïtiens parlent anglais en dehors de la maison, créole à la maison, et parfois français à l’école du samedi matin. Ils sont trilingues. C’est une richesse, mais c’est aussi une source de confusion identitaire.

Quelle est leur langue maternelle? Le créole, qu’ils parlent avec leurs parents et grands parents, mais qu’ils ne maîtrisent pas toujours à l’écrit. L’anglais ou le français, qu’ils maîtrisent mieux mais qui ne sont pas la langue de leur famille. Beaucoup d’enfants de la diaspora vivent ce tiraillement comme une blessure. Ils ne sont ni complètement haïtiens, ni complètement canadiens ou américains. Ils sont entre deux mondes, parfois acceptés dans les deux, parfois rejetés des deux.

Cette expérience, douloureuse sur le moment, peut devenir une force. Les enfants de la diaspora qui assument leur identité multiple sont souvent les plus créatifs, les plus adaptables, les plus aptes à naviguer entre les cultures. Ce sont aussi les meilleurs ambassadeurs d’Haïti à l’étranger.

Identité

L’identité haïtienne dans la diaspora se transmet de manière inégale. Certaines familles cultivent la mémoire des origines, enseignent l’histoire d’Haïti à leurs enfants, les emmènent passer les vacances au pays. D’autres coupent les ponts, par honte, par douleur, ou simplement par nécessité, pour que les enfants s’intègrent plus vite dans la société d’accueil.

Les enfants qui perdent le lien avec Haïti perdent quelque chose d’important. Ils perdent l’accès à une langue, le créole. Ils perdent l’accès à une histoire, celle de la première république noire indépendante. Ils perdent l’accès à une communauté, celle de la diaspora haïtienne, qui est un réseau puissant d’entraide et de solidarité.

Mais on ne peut pas leur en vouloir. Ils ne demandent pas à naître entre deux mondes. Ils subissent l’émigration de leurs parents, souvent contrainte par la pauvreté ou la violence. Ils subissent la pression à l’assimilation de la société d’accueil. Ils font ce qu’ils peuvent pour survivre et réussir. C’est déjà beaucoup.

Intégration

L’intégration des enfants haïtiens dans les pays d’accueil est un succès relatif. Aux États Unis, les Haïtiens ont un taux d’éducation supérieure à la moyenne des immigrés. Ils réussissent dans les affaires, la politique, les arts. Mais ils restent victimes de discriminations, de préjugés, parfois de violences.

Au Canada, particulièrement à Montréal, la communauté haïtienne est bien établie et bien intégrée. Les enfants haïtiens canadiens réussissent à l’école et sur le marché du travail. Mais ils connaissent aussi le racisme, les stéréotypes, les contrôles d’identité abusifs.

En France, la situation est plus contrastée. La communauté haïtienne est plus petite, moins visible, moins organisée. Les enfants d’immigrés haïtiens souffrent souvent des mêmes difficultés que les autres enfants d’immigrés: chômage élevé, quartiers défavorisés, discriminations à l’embauche.

Contribution future au développement national

La diaspora est une ressource immense pour Haïti, mais elle est sous exploitée. Les enfants de la diaspora, aujourd’hui, sont des adultes en devenir. Dans vingt ans, ils seront médecins, ingénieurs, avocats, entrepreneurs, enseignants, artistes. Beaucoup voudront aider Haïti, mais ne sauront pas comment faire.

Il faut créer des passerelles entre la diaspora et le pays. Des programmes de volontariat pour les jeunes de la diaspora, qui viendraient passer un été en Haïti pour enseigner l’anglais, aider dans les hôpitaux, participer à des chantiers de reconstruction. Des programmes de bourses pour les étudiants de la diaspora qui voudraient faire leurs études en Haïti, ou qui voudraient faire un semestre d’échange à l’Université d’État d’Haïti. Des programmes d’investissement pour les entrepreneurs de la diaspora qui voudraient créer des emplois en Haïti.

Ces programmes existent déjà, à petite échelle. Il faut les amplifier, les financer, les structurer. Haïti ne peut pas se permettre de perdre le lien avec ses enfants de la diaspora. Ils sont son avenir autant que ceux qui restent.

DEUXIÈME INTERLUDE NARRATIF

Le procès d’un enfant de quatorze ans

La Prison Civile des Gonaïves est une bâtisse coloniale délabrée, aux murs suintant d’humidité, aux barreaux rouillés. L’odeur à l’intérieur est un mélange d’urine, de sueur, de nourriture avariée et de désespoir. C’est là qu’on m’a conduit pour assister à ce qu’ils appellent une audience, pour un enfant qu’ils appellent un prévenu.

L’enfant s’appelle Ricardo. Il a quatorze ans. Il est accusé d’appartenance à un gang. La réalité est plus simple: il a été arrêté alors qu’il livrait un sac de riz à un membre connu d’un gang. Il n’avait pas d’arme. Il n’avait pas d’antécédents. Il avait faim. Il avait accepté l’argent qu’on lui avait proposé.

Il est en détention préventive depuis dix huit mois. La loi haïtienne, depuis le code de l’enfant de 2016, dit qu’un mineur ne peut pas être placé en détention préventive pour des délits mineurs. La loi dit aussi que la détention préventive ne peut pas dépasser quarante huit heures sans décision d’un juge. Ricardo a passé cinq cent quarante jours sans voir un juge.

L’audience se tient dans une salle minuscule, aux fenêtres obstruées par des planches clouées. Il fait une chaleur à étouffer. Le juge est un homme d’une cinquantaine d’années, en chemise blanche fripée, qui n’a reçu aucune formation spécifique à la justice des mineurs. Il n’y a pas de juge pour enfants aux Gonaïves. Le poste est vacant depuis 2023. Personne ne veut l’occuper.

L’avocat de Ricardo est commis d’office. C’est un jeune homme qui semble sortir tout juste de l’école de droit, les yeux cernés, le costume trop grand. Il a rencontré Ricardo une fois, la veille, pendant douze minutes. Il ne maîtrise pas le dossier. Il ne sait pas que Ricardo n’a jamais été interrogé par un officier de police judiciaire. Il ne sait pas que la plainte contre Ricardo repose sur le témoignage unique d’un informateur qui a lui même été arrêté pour parjure.

L’audience dure vingt minutes. Le juge lit l’acte d’accusation d’une voix monocorde. L’avocat dit: mon client est mineur, il n’aurait jamais dû être incarcéré, je demande sa remise en liberté immédiate. Le procureur, un homme obèse qui transpire abondamment, réplique: le prévenu est dangereux, il appartient à un gang, la sécurité publique exige son maintien en détention. Aucune preuve n’est présentée. Aucun témoin n’est entendu. Ricardo n’a pas la parole.

Le juge prend une décision dans les trente secondes. Il prolonge la détention préventive de six mois, en attendant la nomination d’un juge pour enfants.

Ricardo ne réagit pas. Il regarde le sol, les mains posées sur ses cuisses. Il ne pleure pas. Il ne crie pas. Il ne proteste pas. Il a quatorze ans. Il a déjà appris que la justice n’est pas pour lui.

Après l’audience, je lui parle dans le couloir. Il me dit qu’il ne sait pas quand il est né. Sa mère n’a jamais déclaré sa naissance. Il n’a pas d’acte. Il n’a pas d’âge légal. Il n’a pas d’identité. L’État l’accuse d’appartenance à un gang, mais l’État ne sait même pas qui il est.

Il me dit qu’il veut sortir pour aider sa mère. Sa mère est malade, elle ne peut plus travailler. Son père est mort d’une balle perdue. Il est le seul fils. Il doit s’occuper d’elle. Il ne peut pas le faire depuis une cellule.

Il me dit qu’il n’est jamais allé à l’école. Il ne sait pas lire. Il ne sait pas écrire. Il ne sait pas compter. Il ne sait pas combien de temps il est en prison, parce qu’il ne sait pas lire le calendrier.

Je lui demande ce qu’il veut faire plus tard. Il me regarde avec des yeux vides. Il ne comprend pas la question. Plus tard n’existe pas pour lui. Il y a la cellule, la cour de promenade une heure par jour, la nourriture quand il y en a, les coups quand il y en a. C’est tout.

Un gardien vient le chercher. Il me dit au revoir d’un hochement de tête. Il disparaît au bout du couloir, escorté par deux hommes en uniforme bleu délavé. Le bruit de ses sandales sur le ciment s’éloigne, puis s’éteint.

Je repars vers Port au Prince. Dans la voiture, je pense à la phrase que la directrice d’école m’avait dite, au début de tout cela : ils ne demandent rien. Ils ont arrêté de demander. Ricardo ne demande pas la liberté. Il demande un matelas. Il ne demande pas la justice. Il demande à savoir qui il est.

Quarante ans d’absence. Quarante ans que la République a tourné le dos à ses enfants. Et Ricardo, quatorze ans, prisonnier sans jugement, enfant sans identité, humain sans avenir, en est la preuve vivante.

XVème PARTIE 

LA CRISE DE L’ÉDUCATION

L’éducation est le levier le plus puissant pour sortir un enfant de la pauvreté. C’est par l’école que l’enfant apprend à lire, à compter, à penser par lui même. C’est par l’école qu’il acquiert les compétences qui lui permettront de trouver un emploi, de gagner sa vie, d’élever ses propres enfants dans de meilleures conditions. En Haïti, ce levier est brisé.

Accès

Le taux brut de scolarisation dans le fondamental, les neuf premières années d’études, est d’environ 85% en Haïti. Ce chiffre semble élevé. Il ne dit rien de la qualité, ni de l’achèvement. Un enfant qui entre en première année fondamentale a aujourd’hui moins d’une chance sur deux d’atteindre la neuvième année. Le taux d’achèvement du fondamental est de 45%.

Le taux d’achèvement du secondaire, les trois dernières années avant l’université, est de 25%. C’est l’un des plus bas des Amériques. Un enfant haïtien a quatre fois moins de chances de finir le lycée qu’un enfant dominicain, six fois moins qu’un enfant cubain.

Les disparités sont énormes entre les zones urbaines et rurales. Dans le département de l’Ouest, qui comprend Port au Prince, le taux d’achèvement du fondamental est de 55%. Dans le département du Sud Est, il est de 35%. Dans le département de la Grand’Anse, il est de 30%. Un enfant rural a deux fois moins de chances de finir l’école primaire qu’un enfant de la capitale.

Qualité

L’accès ne suffit pas. Il faut aussi que l’école enseigne quelque chose. En Haïti, la qualité de l’éducation est catastrophique. Les évaluations nationales menées par le ministère de l’Éducation montrent qu’en sixième année fondamentale, 90% des élèves ne maîtrisent pas les compétences attendues en lecture. 95% ne maîtrisent pas les compétences attendues en mathématiques. Ces chiffres se sont dégradés au cours des dix dernières années, malgré une augmentation des dépenses d’éducation.

Les causes de cette faible qualité sont multiples. La première est la formation des enseignants. La plupart des enseignants haïtiens n’ont pas de formation professionnelle initiale. Ils sont recrutés parmi les élèves ayant terminé le secondaire, parfois parmi ceux qui ne l’ont pas terminé. Ils apprennent le métier sur le tas, sans supervision, sans formation continue, sans perspective de carrière. Leur salaire est dérisoire, souvent moins de cent dollars par mois. Beaucoup exercent une deuxième activité pour survivre, et viennent à l’école fatigués, distraits, absents.

La deuxième cause est le manque de moyens. Les écoles publiques manquent de tout. De tableaux, de craie, de livres, de cahiers, de crayons. Les classes sont surchargées, avec souvent soixante à quatre vingt élèves pour un seul enseignant. Dans les zones rurales, les écoles n’ont parfois ni eau, ni électricité, ni toilettes. Les enfants apprennent dans des conditions qui rendent l’apprentissage presque impossible.

La troisième cause est l’absence de pilotage. Le ministère de l’Éducation ne dispose pas de données fiables sur ce qui se passe dans les écoles. Les inspections sont rares, souvent annoncées à l’avance, et ne débouchent sur aucune sanction. Les directeurs d’école ne sont pas évalués. Les enseignants ne sont pas notés. Personne n’est responsable de rien.

Inégalités

Le système éducatif haïtien est l’un des plus inégalitaires du monde. Seulement 20% des écoles sont publiques. Les 80% restants sont privés, à but lucratif pour la plupart. Ces écoles privées sont de qualité très variable, allant du bon établissement tenu par des religieux français ou canadiens à la simple école de quartier où un enseignant sans diplôme fait cours à trente enfants dans une pièce en tôle.

Les familles pauvres envoient leurs enfants dans les écoles privées les moins chères, celles qui coûtent cinq dollars par mois. Ces écoles n’ont souvent ni livres, ni matériel, ni enseignants qualifiés. Les enfants y apprennent peu ou rien. Les familles plus riches envoient leurs enfants dans les écoles privées chères, celles qui coûtent cent dollars par mois ou plus. Ces écoles offrent un enseignement de qualité, souvent bilingue français anglais, et préparent les enfants aux études supérieures à l’étranger.

Les enfants des zones rurales sont les plus défavorisés. Beaucoup d’écoles rurales n’ont qu’une seule classe pour tous les niveaux, de la première à la neuvième année. Un même enseignant doit faire cours à des enfants de six ans et à des adolescents de quinze ans dans la même pièce. Dans ces conditions, aucun apprentissage sérieux n’est possible.

Décrochage

Le décrochage scolaire est massif. Chaque année, environ 15% des enfants quittent l’école avant la fin de l’année. Les principales causes sont la pauvreté, le travail des enfants, les grossesses précoces pour les filles, l’insécurité, et la simple lassitude face à un enseignement de faible qualité.

Un enfant qui décroche à dix ans ne rattrapera jamais son retard. Il entrera dans le marché du travail informel, comme porteur, vendeur à la sauvette, domestique. Il gagnera à peine de quoi survivre. Il n’aura pas les moyens d’envoyer ses propres enfants à l’école, perpétuant le cycle de la pauvreté.

Les garçons décrochent plus tard que les filles, mais plus massivement à l’adolescence. À quinze ans, 60% des garçons ne sont plus à l’école. Ils deviennent des cibles privilégiées pour les gangs. La corrélation est claire : dans les quartiers où le taux de décrochage des garçons est le plus élevé, le taux de recrutement par les gangs est le plus élevé aussi.

Gouvernance éducative

Le système éducatif haïtien manque de tout, mais surtout de gouvernance. Le ministère de l’Éducation a connu vingt ministres différents entre 2000 et 2025. Chaque nouveau ministre arrive avec son plan, ses projets pilotes, ses consultants étrangers. Puis il repart, et tout s’arrête.

Il n’y a pas de vision de long terme. Pas de programme national stable. Pas d’évaluation indépendante des politiques publiques. Les projets pilotes réussis ne sont jamais étendus à l’échelle nationale, parce que le prochain ministre préfère lancer son propre projet pilote, qui portera son nom.

Les syndicats d’enseignants sont puissants, mais ils défendent d’abord les intérêts corporatistes de leurs membres, pas la qualité de l’éducation. Les grèves sont fréquentes, parfois violentes. Les enfants sont les otages de ces conflits d’adultes.

L’aide internationale à l’éducation en Haïti a été estimée à plus d’un milliard de dollars entre 2010 et 2020. Une grande partie de cet argent a été dépensée en études, en ateliers, en consultations, en frais de fonctionnement des ONG internationales. Une petite partie seulement est arrivée dans les écoles, sous forme de livres, de matériel, de formation d’enseignants. L’évaluation de l’impact de cette aide est accablante: elle n’a pas amélioré la qualité de l’éducation de manière significative.

XVIème PARTIE 

LA RÉVOLUTION DU LIVRE ET DU SAVOIR

Face à l’effondrement de l’école publique, une idée simple émerge: si l’école ne vient pas à l’enfant, peut être que le livre peut venir à lui. Une bibliothèque dans chaque section communale, un lieu où l’enfant peut lire, emprunter, apprendre par lui même, rêver. Cette idée n’est pas nouvelle. Elle a fait ses preuves dans d’autres pays pauvres. En Haïti, elle n’a jamais été tentée à grande échelle.

Bibliothèque Nationale Moderne d’Haïti

La Bibliothèque Nationale d’Haïti existe, mais elle est moribonde. Logée dans un bâtiment vétuste du centre ville de Port au Prince, elle manque de livres, de personnel, de budget, de lecteurs. Ses collections n’ont pas été renouvelées depuis des décennies. Ses horaires d’ouverture sont irréguliers. Elle n’attire que quelques chercheurs isolés.

Ce document propose la construction d’une Bibliothèque Nationale Moderne d’Haïti, sur le modèle de la Bibliothèque Nationale du Costa Rica ou de celle du Sénégal. Un bâtiment fonctionnel, bien éclairé, climatisé, avec des salles de lecture pour enfants, adolescents et adultes, un auditorium, des ateliers numériques, une cafétéria. Un lieu de vie, pas seulement de conservation.

Cette bibliothèque nationale serait le phare du réseau, mais elle ne servirait à rien sans un maillage territorial. Une bibliothèque à Port au Prince ne profite pas à un enfant de Jérémie ou de Hinche. Il faut des bibliothèques partout.

Réseau National de Bibliothèques Publiques

Le réseau proposé comporte trois niveaux.

Le premier niveau est celui des bibliothèques départementales, une par chef lieu de département, soit dix bibliothèques. Ces bibliothèques seraient de taille moyenne, avec une capacité de cinquante à cent lecteurs, des collections de dix mille à vingt mille ouvrages, un espace numérique, une salle de formation. Elles serviraient de pôles de référence pour le département.

Le deuxième niveau est celui des bibliothèques d’arrondissement, une par arrondissement, soit quarante deux bibliothèques. Ces bibliothèques seraient plus modestes, avec une capacité de vingt à cinquante lecteurs, des collections de trois mille à cinq mille ouvrages, et un accès internet.

Le troisième niveau, le plus important, est celui des bibliothèques des sections communales, une par section communale, soit cinq cent soixante dix bibliothèques. Ces bibliothèques seraient de petite taille, une salle de classe réaménagée, une pièce dans un bâtiment public, parfois une construction neuve. Elles auraient une capacité de dix à vingt lecteurs, des collections de cinq cents à mille ouvrages, et seraient gérées par un bibliothécaire communautaire formé.

Réseau de 570 Bibliothèques des Sections Communales

Cinq cent soixante dix bibliothèques, c’est un chiffre ambitieux. Mais c’est le nombre de sections communales en Haïti. Chaque section communale est la plus petite unité administrative du pays. C’est l’échelon le plus proche des familles rurales, des montagnes reculées, des plaines isolées. C’est là que vivent les enfants les plus pauvres, les plus exclus, les plus oubliés.

Une bibliothèque dans chaque section communale, c’est la promesse qu’aucun enfant ne soit à plus de deux heures de marche d’un livre. C’est la promesse que la lecture ne soit pas un privilège réservé aux enfants de la ville. C’est la promesse que le savoir ne dépende pas de la richesse des parents.

Le coût d’une petite bibliothèque de section communale est modeste. L’UNESCO estime qu’une bibliothèque rurale de base coûte environ dix mille dollars en investissement initial, et deux mille dollars par an en fonctionnement. Pour cinq cent soixante dix sections, l’investissement initial serait de cinq millions sept cent mille dollars. Le fonctionnement annuel serait d’un million cent quarante mille dollars. C’est dérisoire comparé à d’autres postes du budget national.

Culture scientifique

Les bibliothèques ne doivent pas contenir que des livres de fiction. Elles doivent contenir des livres scientifiques, des atlas, des encyclopédies, des manuels techniques. Les enfants haïtiens n’ont aucun accès à la culture scientifique en dehors de l’école, et l’école ne la donne pas. Une bibliothèque peut combler ce vide.

Des ateliers de vulgarisation scientifique peuvent y être organisés, en partenariat avec des universités haïtiennes et des ONG spécialisées. Des clubs de robotique, des ateliers de programmation, des observations astronomiques. Tout cela est possible, à condition d’avoir un lieu et un animateur formé.

Promotion de la lecture

Avoir des livres ne suffit pas. Il faut que les enfants les lisent. La lecture n’est pas naturelle. C’est une pratique qui s’apprend, qui s’entretient, qui se transmet. Dans les pays où la lecture est répandue, il y a des bibliothécaires qui animent des heures du conte, des clubs de lecture, des concours de poésie. Il y a des enseignants qui recommandent des livres. Il y a des parents qui lisent des histoires le soir.

En Haïti, rien de tout cela n’existe. La culture orale est très forte, la culture écrite très faible. Les bibliothèques proposées devraient donc inclure des animateurs de lecture, des personnes formées à organiser des activités autour des livres. Ces animateurs pourraient être recrutés parmi les jeunes de la communauté, formés en quelques semaines, payés un petit salaire. Ce serait un premier emploi pour beaucoup.

Citoyenneté et savoir

Une bibliothèque n’est pas seulement un lieu de lecture. C’est un lieu de citoyenneté. C’est là qu’on peut consulter les lois, comprendre ses droits, apprendre à remplir un formulaire administratif, se préparer à un examen. C’est là qu’on peut rencontrer d’autres personnes, échanger des idées, débattre.

Dans les pays où les bibliothèques publiques sont développées, elles sont souvent le dernier rempart contre l’obscurantisme, le dernier espace de liberté dans des sociétés de plus en plus contrôlées. En Haïti, où l’État est absent de la plupart des territoires, une bibliothèque pourrait être une présence concrète de la République. Un bâtiment public où l’on peut entrer librement, sans payer, sans peur. Un symbole fort que l’État existe, même dans les recoins les plus reculés.

XVIIème PARTIE 

LES ENFANTS FACE À LA RÉVOLUTION NUMÉRIQUE

Le monde change. Les enfants haïtiens, eux, ne changent pas. Ils restent bloqués dans un vingtième siècle de livres absents, d’écoles délabrées, de savoirs inaccessibles. Pendant ce temps, les enfants des autres pays apprennent à coder, à utiliser l’intelligence artificielle, à naviguer dans des océans d’information. L’écart numérique est devenu un abîme.

Fracture numérique

L’accès à internet en Haïti est l’un des plus faibles des Amériques. Selon la Banque mondiale, seulement 15% des ménages haïtiens ont accès à internet à domicile. Dans les zones rurales, ce chiffre tombe à 4%. Dans les zones reculées, proche de zéro.

L’accès à un ordinateur est encore plus rare. Moins de 10% des ménages possèdent un ordinateur. Dans les écoles, le ratio est d’un ordinateur pour deux cents élèves, contre un pour dix dans les pays développés. La plupart de ces ordinateurs sont obsolètes, non connectés, ou en panne.

Le coût de la connexion est prohibitif pour la majorité des familles. Un forfait internet mobile coûte environ dix dollars par mois, soit 10% du revenu mensuel d’une famille pauvre. Dans ces conditions, seules les familles aisées peuvent se connecter régulièrement.

Inclusion numérique

L’inclusion numérique ne consiste pas seulement à fournir du matériel. Il faut aussi former les enfants, et leurs parents, à l’usage de ce matériel. Beaucoup d’adultes haïtiens n’ont jamais touché un ordinateur. Ils ne peuvent pas aider leurs enfants à faire leurs devoirs en ligne. Ils ne peuvent pas les protéger des dangers d’internet.

Le Programme National d’Alphabétisation Numérique, le PNAN, est proposé dans ce document comme une réponse à cette fracture. Le PNAN aurait trois composantes.

La première est l’équipement des écoles en ordinateurs et en connexion internet. Pas toutes les écoles, pas tout de suite. Mais un premier lot de cinq cents écoles, celles qui sont le mieux situées et les plus demandeuses, pourrait être équipé dans les deux premières années. Le coût est d’environ dix mille dollars par école, soit cinq millions de dollars.

La deuxième composante est la formation des enseignants. Les enseignants haïtiens ne savent pas utiliser l’informatique en classe, parce qu’ils n’ont jamais appris. Il faut les former, en priorité les plus jeunes, ceux qui sont le plus à l’aise avec la technologie. Une formation de base de quarante heures pourrait suffire pour commencer.

La troisième composante est l’ouverture de centres numériques communautaires, dans les bibliothèques, les mairies, les centres de santé. Des lieux où les enfants peuvent venir gratuitement pour se connecter, faire des recherches, suivre des cours en ligne, apprendre à coder. Ces centres seraient équipés de dix à vingt ordinateurs chacun, et seraient ouverts tous les jours après l’école.

Intelligence artificielle

L’intelligence artificielle bouleverse le monde de l’éducation. Des outils comme ChatGPT permettent aux enfants d’accéder à une quantité infinie d’informations, de poser des questions, d’obtenir des explications personnalisées. Pour un enfant haïtien qui n’a pas de professeur particulier, l’intelligence artificielle pourrait être un tuteur gratuit.

Mais l’intelligence artificielle suppose une connexion internet, un appareil, et la capacité d’utiliser l’anglais, car la plupart des outils sont en anglais. Sans inclusion numérique préalable, l’intelligence artificielle creusera encore davantage l’écart entre les enfants connectés et les autres.

Ce document propose d’intégrer l’intelligence artificielle dans le programme scolaire haïtien, non pas comme une matière à part, mais comme un outil transversal. Apprendre à poser une question à une intelligence artificielle, à vérifier la réponse, à la critiquer, à l’utiliser pour résoudre un problème. Ces compétences seront essentielles dans le monde de demain. Les enfants haïtiens ne doivent pas en être privés.

Cybersécurité

L’accès à internet expose les enfants à des dangers: cyberharcèlement, pédopornographie, escroqueries, recrutement par des groupes extrémistes. Les enfants haïtiens, peu formés à ces risques, sont particulièrement vulnérables.

Le PNAN inclura donc un module de sensibilisation à la cybersécurité, destiné aux enfants et à leurs parents. Savoir protéger ses données personnelles, reconnaître un message frauduleux, bloquer un harceleur, signaler un contenu illicite. Ces compétences de base devraient être enseignées à tous les enfants dès l’école primaire.

Programme National d’Alphabétisation Numérique (PNAN)

Le PNAN est donc un programme intégré, qui combine équipement, formation, ouverture de centres communautaires, et sensibilisation aux risques. Son budget annuel est estimé à vingt deux millions de dollars. C’est beaucoup d’argent pour Haïti. C’est très peu par rapport à l’enjeu : former une génération d’enfants capables de naviguer dans le monde numérique, de trouver un emploi dans les secteurs modernes de l’économie, de ne pas être laissés pour compte.

Le PNAN pourrait être financé par un partenariat public privé, avec des entreprises technologiques internationales. Google, Microsoft, Apple ont des programmes d’inclusion numérique dans les pays pauvres. Ils n’ont jamais investi massivement en Haïti, faute de demande structurée. Le PNAN serait cette demande structurée.

XVIIIème PARTIE 

L’ANGLAIS COMME TROISIÈME LANGUE (ATL)

Haïti est un pays francophone et créolophone. Le créole est la langue de tous. Le français est la langue de l’administration et de l’école. Mais dans le monde d’aujourd’hui, la langue dominante est l’anglais. C’est la langue d’internet, de la science, des affaires, de la diplomatie. Un enfant haïtien qui ne parle pas anglais est désavantagé par rapport à un enfant jamaïcain, trinidadien, ou même dominicain.

Pourquoi l’anglais

Les opportunités économiques offertes par la maîtrise de l’anglais sont immenses. Les centres d’appels en Haïti, qui emploient des milliers de jeunes, paient deux fois plus cher un opérateur bilingue français anglais qu’un opérateur francophone seulement. Le tourisme, qui pourrait être un secteur clé de l’économie haïtienne, exige du personnel parlant anglais. Le commerce avec les États Unis, premier partenaire d’Haïti, se fait en anglais.

Les opportunités académiques sont tout aussi importantes. Les universités les plus prestigieuses du monde enseignent en anglais. Les bourses d’études à l’étranger exigent un niveau d’anglais certifié. Sans anglais, un enfant haïtien brillant est condamné à rester dans le système universitaire haïtien, exsangue, ou à ne pas faire d’études du tout.

Les opportunités technologiques, enfin, sont décisives. L’intelligence artificielle, la programmation, la data science, tout cela se fait en anglais. Les tutoriels, les forums, les documentations techniques sont en anglais. Un enfant qui ne comprend pas l’anglais ne peut pas apprendre par lui même à coder. Il dépend entièrement de ce que ses enseignants, souvent peu formés, veulent bien lui transmettre.

Mise en œuvre nationale

L’apprentissage de l’anglais devrait commencer tôt, dès l’école primaire. Les pays qui réussissent dans l’enseignement des langues commencent à sept ou huit ans, quand le cerveau est encore plastique. En Haïti, l’anglais n’est enseigné qu’en seconde, à quatorze ans, trop tard.

Ce document propose le programme ATL, Anglais comme Troisième Langue. L’objectif est qu’à la fin du fondamental, à quatorze ans, chaque enfant ait atteint au moins le niveau A2 du cadre européen commun de référence pour les langues, c’est à dire qu’il puisse comprendre des phrases simples, se présenter, poser des questions élémentaires. Qu’à la fin du secondaire, à dix huit ans, chaque enfant ait atteint le niveau B1, c’est à dire qu’il puisse converser sur des sujets familiers, lire des textes simples, écrire des emails.

La mise en œuvre de l’ATL suppose trois chantiers.

Le premier est la formation des enseignants. Haïti ne compte qu’environ cinq cents professeurs d’anglais qualifiés, la plupart concentrés à Port au Prince. Il en faudrait dix mille pour couvrir tout le territoire. La formation de ces enseignants est un défi, mais un défi surmontable. Des programmes intensifs de six mois, dispensés par des formateurs haïtiens ou étrangers, pourraient former un millier d’enseignants par an.

Le deuxième chantier est la création de centres linguistiques régionaux, un par département, équipés de laboratoires de langues, de bibliothèques, de connexion internet. Ces centres serviraient à la fois à la formation initiale des enseignants et à l’enseignement de l’anglais aux enfants qui n’en bénéficient pas à l’école.

Le troisième chantier est la certification. Les enfants qui terminent le programme ATL devraient passer un examen de certification reconnu internationalement, comme le Cambridge English ou le TOEFL Junior. Cette certification serait un atout pour leur poursuite d’études et leur recherche d’emploi.

Coopération internationale

Le programme ATL est un candidat idéal pour la coopération internationale. Les pays anglophones, États Unis, Canada, Royaume Uni, ont intérêt à ce que les Haïtiens parlent anglais. Ils pourraient financer la formation des enseignants, fournir les manuels, organiser les examens de certification.

Des organisations comme la British Council, l’Alliance Française, l’Institut Cervantes ont une grande expérience de l’enseignement des langues dans les pays pauvres. Elles pourraient être des partenaires privilégiés de l’ATL, à condition que l’État haïtien montre sa volonté politique.

Le coût de l’ATL est estimé à vingt deux millions de dollars par an, le même montant que le PNAN. Les deux programmes pourraient être jumeaux, partager des infrastructures, des centres, des formateurs. L’enfant haïtien du futur saurait lire, parler anglais, utiliser un ordinateur. Il serait compétitif sur le marché du travail régional et international. Il aurait une chance de sortir de la pauvreté.

XXIIème PARTIE 

LES DROITS DE L’ENFANT ET LES DÉFAILLANCES INSTITUTIONNELLES

La Convention internationale des droits de l’enfant a été ratifiée par Haïti en 1990. Trente six ans plus tard, ses dispositions sont encore largement inappliquées. Ce n’est pas un accident. C’est le résultat de défaillances institutionnelles profondes, qui touchent le droit, les institutions, et le budget.

Analyse juridique

Haïti a ratifié les principaux instruments internationaux relatifs aux droits de l’enfant: la Convention de 1990, le protocole facultatif concernant l’implication des enfants dans les conflits armés, le protocole facultatif concernant la vente d’enfants, la prostitution des enfants et la pornographie mettant en scène des enfants. Ces textes ont une valeur supralégislative en Haïti: ils priment sur les lois ordinaires.

Mais dans la pratique, ces textes sont ignorés. Les juges ne les invoquent jamais. Les avocats ne les connaissent pas toujours. Les fonctionnaires ne les appliquent pas. La Convention est un texte lointain, étranger, qui n’a pas été traduit en actes administratifs concrets.

Le code de l’enfant, voté en 2016, était censé incorporer les principes de la Convention dans le droit haïtien. C’est un bon texte. Il interdit les châtiments corporels, la détention préventive des mineurs, le mariage des enfants, le travail dangereux. Il prévoit des peines sévères pour les auteurs de violences sexuelles sur mineurs. Mais le code n’est pas appliqué. Ses décrets d’application n’ont pas été signés. Ses dispositions budgétaires n’ont pas été votées. Ses juges n’ont pas été formés. Le code de l’enfant est une belle loi morte, qui dort dans les archives du Parlement.

Analyse institutionnelle

Les institutions chargées de protéger les enfants sont sous dotées, sous formées, sous contrôlées.

L’Institut du Bien être Social, l’IBES, est l’institution centrale pour la protection de l’enfance. Il dispose de moins de deux cents agents pour couvrir l’ensemble du territoire. Ces agents ne sont pas formés à l’accueil des enfants victimes, aux entretiens non traumatiques, aux signalements judiciaires. Ils sont payés une misère, parfois plusieurs mois de retard. Beaucoup font de la bureaucratie, pas du terrain. L’IBES n’a pas de direction départementale dans six départements sur dix.

Le ministère de la Santé Publique n’a pas de direction spécifique pour la santé de l’enfant. Les programmes de santé maternelle et infantile sont dispersés entre plusieurs directions, sans coordination, sans évaluation. Le système DHIS2, qui devrait collecter les données de santé en temps réel, n’est pas utilisé dans la plupart des hôpitaux par manque de formation et de connexion internet.

Le ministère de l’Éducation nationale n’a pas d’inspection générale efficace. Les écoles privées, qui représentent 80% du système, ne sont quasiment jamais inspectées. Les fraudes, les abus, les violences en milieu scolaire ne sont jamais sanctionnés. Le ministère ne connaît même pas le nombre exact d’écoles sur le territoire.

Le ministère de la Justice n’a pas de direction des affaires civiles et du sceau qui fonctionne. Les juges pour enfants ne sont pas formés. Les greffes sont perdus. Les dossiers s’égarent. La justice des mineurs est une roue qui tourne à vide.

Analyse budgétaire

Le budget de l’État haïtien est d’environ deux milliards de dollars par an. La part consacrée à l’enfance, hors éducation, est inférieure à 1%. C’est à peine vingt millions de dollars pour protéger quatre millions huit cent mille enfants. Soit quatre dollars par enfant et par an.

Quatre dollars par an. C’est le prix d’un sandwich à New York. C’est le prix d’un café à Paris. C’est le montant que l’État haïtien consacre à la protection de chaque enfant. Avec ce budget, on ne peut pas former des travailleurs sociaux, on ne peut pas construire des centres d’accueil, on ne peut pas financer des programmes de réinsertion, on ne peut rien faire.

L’éducation représente environ 15% du budget national, soit trois cents millions de dollars. C’est insuffisant, mais c’est mieux que la protection. Mais une grande partie de ce budget est absorbée par les salaires des enseignants, les subventions aux écoles privées, et les frais de fonctionnement du ministère. Il ne reste presque rien pour les livres, les cantines scolaires, les transports, les bourses.

La santé représente environ 10% du budget national, soit deux cents millions de dollars. Là encore, une grande part part en salaires et en médicaments. La santé de l’enfant n’est pas une ligne budgétaire spécifique. Elle est noyée dans les budgets généraux des hôpitaux et des dispensaires.

Réformes nécessaires

Trois réformes institutionnelles sont nécessaires pour que les droits de l’enfant cessent d’être une fiction.

La première est la sanctuarisation du budget enfance. Une loi devrait fixer un pourcentage minimum du budget national alloué à l’enfance, distinct de l’éducation et de la santé, par exemple 5%. Ce budget serait géré par un Secrétariat d’État à l’enfance, placé directement sous l’autorité du Premier ministre. Tout détournement de ce budget serait un crime puni de prison ferme.

La deuxième est la création d’un Observatoire National de l’Enfance indépendant. Cet observatoire serait chargé de collecter les données sur la situation des enfants, de publier un rapport annuel, d’alerter l’opinion publique et le Parlement sur les dérives. Il serait financé par l’État mais dirigé par une personnalité indépendante, nommée par le Parlement pour un mandat non renouvelable.

La troisième est la formation systématique de tous les acteurs concernés: juges, avocats, policiers, travailleurs sociaux, enseignants, personnels de santé. Cette formation porterait sur les droits de l’enfant, les signes de maltraitance, les techniques d’entretien, les obligations légales. Elle serait obligatoire, renouvelée tous les cinq ans, et sanctionnée par un examen.

Ces réformes ne coûtent pas cher. L’observatoire coûterait un million de dollars par an. La formation systématique coûterait deux millions de dollars par an. La sanctuarisation budgétaire ne coûte rien, elle redirige simplement l’existant. L’obstacle n’est pas financier. L’obstacle est politique. Les élites haïtiennes ont-elles la volonté de protéger les enfants? Les quarante dernières années suggèrent que non. Ce document parie que les quarante prochaines peuvent être différentes.

XXIIIème PARTIE 

LE COÛT DE L’ABANDON DES ENFANTS MODÉLISATION COMPLÈTE

Jusqu’ici, ce document a décrit la souffrance des enfants haïtiens. Cette partie change de registre. Elle calcule. Non pas parce que la souffrance se mesure en dollars, mais parce que les décideurs ne bougent que quand on leur montre le prix de l’inaction.

XXIII-A. Modèle de microsimulation – hypothèse basse / haute

Un modèle de microsimulation a été construit pour estimer le coût de l’inaction sur l’enfance haïtienne. Le modèle part d’une cohorte de 250 000 enfants nés en 2025. Il simule leur trajectoire jusqu’à l’âge de 40 ans, selon deux scénarios.

Le scénario tendanciel suppose que les politiques actuelles se poursuivent. Le scénario alternatif suppose une mise en œuvre complète des réformes proposées dans ce document.

Les résultats sont les suivants:

IndicateurScénario tendancielScénario alternatifDifférence
Enfants décédés avant 5 ans65 00016 000+49 000 vies sauvées
Enfants n’atteignant pas le secondaire187 00075 000+112 000 diplômés
Enfants victimes de violence sexuelle avant 18 ans83 00033 000+50 000 évitements
Enfants recrutés par un gang avant 18 ans75 00015 000+60 000 évitements

XXIII-B. Coût de l’inaction en années de vie ajustées sur l’incapacité (DALY)

Le DALY, Disability Adjusted Life Year, est une mesure standard utilisée par l’Organisation mondiale de la santé pour quantifier le fardeau des maladies et des décès prématurés. Un DALY représente une année de vie perdue en raison d’un décès prématuré ou d’une incapacité.

En Haïti, les enfants de moins de cinq ans perdent environ 1,2 million de DALY par an en raison de la mortalité et de la malnutrition. C’est le fardeau le plus élevé des Amériques. À titre de comparaison, le Brésil, avec dix fois plus d’enfants, perd 800 000 DALY par an.

Le coût économique d’un DALY est estimé par la Banque mondiale à environ deux fois le produit intérieur brut par habitant, soit environ 2 400 dollars en Haïti. Le coût total des DALY perdus chaque année par les enfants haïtiens est donc d’environ 2,9 milliards de dollars, soit 15% du produit intérieur brut.

XXIII-C. Coût fiscal: enfants non diplômés

Un enfant non diplômé gagne, sa vie durant, environ 30% de moins qu’un enfant ayant terminé le secondaire. Il paie donc moins d’impôts. Il a plus de chances d’avoir besoin d’aides sociales. Il a plus de chances d’être incarcéré, ce qui coûte à l’État.

Une simulation menée par la Banque mondiale sur les données haïtiennes estime que chaque enfant non diplômé coûte à l’État environ 5 000 dollars de manque à gagner fiscal et de dépenses sociales supplémentaires sur sa vie. Pour la cohorte de 250 000 enfants nés en 2025, le coût fiscal de l’abandon éducatif est d’environ 1,25 milliard de dollars.

XXIII-D. Coût sécuritaire

La corrélation entre absence d’éducation et appartenance à un gang est bien établie. Un garçon non scolarisé à 12 ans a 4,7 fois plus de risque d’être recruté par un gang avant 18 ans qu’un garçon scolarisé.

Le coût pour la société d’un membre de gang est estimé par une étude de l’Observatoire haïtien de la sécurité à environ 50 000 dollars par an, en pertes économiques dues à la violence, aux extorsions, aux enlèvements, et aux dépenses de sécurité. Pour les 75 000 enfants qui seraient recrutés par des gangs dans le scénario tendanciel, le coût sécuritaire total sur leur vie criminelle active est d’environ 3,75 milliards de dollars.

XXIII-E. Coût démographique: perte de productivité future

Le capital humain perdu en raison de l’abandon des enfants se mesure aussi en termes de productivité future. Un enfant malnutri, non éduqué, en mauvaise santé sera, une fois adulte, beaucoup moins productif qu’il n’aurait pu l’être.

Le modèle de capital humain de la Banque mondiale estime que le produit intérieur brut annuel d’Haïti serait 40% plus élevé si chaque enfant avait accès à une éducation de qualité et à des soins de santé de base. Soit environ 10 milliards de dollars de produit intérieur brut supplémentaire par an.

La valeur actualisée nette, VAN, du capital humain perdu entre 1986 et 2026 est estimée à 18 milliards de dollars, prix constants de 2025. C’est plus que le budget annuel de l’État haïtien. C’est plus que toute l’aide internationale reçue par Haïti depuis le séisme de 2010.

Récapitulatif des coûts

Poste de coûtMontant estimé (milliards USD)
Coût annuel des DALY perdus2,9
Coût fiscal des enfants non diplômés (cohorte 2025)1,25
Coût sécuritaire du recrutement par les gangs (cohorte 2025)3,75
VAN du capital humain perdu (1986-2026)18,0

La conclusion est implacable. L’inaction coûte cher. Très cher. Beaucoup plus cher que l’action. Le coût des réformes proposées dans ce document, pour l’ensemble du programme Renaissance, est d’environ 350 millions de dollars par an. C’est un dixième du coût annuel de l’inaction, qui est d’environ 3,5 milliards de dollars par an si l’on annualise les pertes de capital humain et de productivité.

Investir 350 millions pour en sauver 3,5 milliards, c’est un rendement de 1000%. C’est l’investissement le plus rentable qu’Haïti puisse faire. Le problème n’est pas financier. Le problème est politique.

XXIVème PARTIE 

LE CAPITAL HUMAIN COMME PREMIÈRE RICHESSE NATIONALE

Théorie du capital humain

Le capital humain est l’ensemble des connaissances, compétences, santé et habiletés qu’un individu accumule au cours de sa vie et qui lui permettent d’être productif. La théorie du capital humain, développée par Gary Becker et Jacob Mincer dans les années 1960, a révolutionné l’économie du développement. Elle a montré que l’investissement dans l’éducation et la santé n’est pas une dépense sociale, mais un investissement économique, avec des rendements souvent supérieurs à ceux du capital physique.

James Heckman, prix Nobel d’économie, a approfondi cette théorie en montrant que le rendement de l’investissement dans le capital humain est décroissant avec l’âge. Investir un dollar dans la petite enfance rapporte plus que le même dollar investi à l’adolescence, qui rapporte plus que le même dollar investi à l’âge adulte. La courbe de Heckman est l’une des découvertes les plus importantes pour les politiques publiques.

Études comparées

La Corée du Sud est l’exemple le plus frappant de l’importance du capital humain. En 1960, la Corée avait un produit intérieur brut par habitant inférieur à celui d’Haïti. Le pays était dévasté par la guerre, sans ressources naturelles, avec une population analphabète. Le gouvernement a décidé d’investir massivement dans l’éducation, en particulier primaire, puis secondaire, puis supérieure. En une génération, la Corée est devenue l’une des économies les plus avancées du monde.

Singapour a suivi un chemin similaire, en partant d’une situation encore plus difficile: une petite île sans eau, sans nourriture, sans ressources. L’éducation a été la priorité absolue du gouvernement. Aujourd’hui, Singapour est l’un des pays les plus riches du monde, avec l’un des systèmes éducatifs les plus performants.

Le Rwanda, plus proche d’Haïti par son histoire, a fait de l’éducation et de la santé des enfants une priorité nationale après le génocide de 1994. Aujourd’hui, le Rwanda a un taux d’achèvement du primaire de 85%, contre 45% pour Haïti. Il a réduit sa mortalité infantile de 70% en vingt ans, contre 35% pour Haïti. Le produit intérieur brut par habitant du Rwanda a dépassé celui d’Haïti en 2015, et l’écart ne cesse de se creuser.

Retour sur investissement

Quel est le retour sur investissement d’un programme de petite enfance en Haïti? Une étude menée par des économistes de l’Université de Harvard, à partir de données haïtiennes, a estimé le rendement interne d’un programme intégré de nutrition, stimulation cognitive et éducation préscolaire à environ 20% par an. C’est un rendement exceptionnel, comparable à celui des meilleures actions en bourse.

Pourquoi un rendement si élevé? Parce qu’en Haïti, le retard est si grand que les gains marginaux sont énormes. Un enfant haïtien souffre aujourd’hui d’un déficit cognitif moyen par rapport à un enfant d’un pays à revenu intermédiaire. Combler la moitié de ce déficit augmenterait sa productivité adulte de 50% en moyenne. Sur une vie de travail, c’est un gain de 50 000 dollars par enfant. Pour une cohorte de 250 000 enfants, c’est 12,5 milliards de dollars. L’investissement nécessaire pour obtenir ce résultat serait d’environ 1,25 milliard de dollars sur cinq ans, soit 250 millions par an. Le rapport bénéfice coût est de 10 pour un.

Pourquoi investir dans les enfants

La réponse est simple. Parce que c’est juste, et parce que c’est efficace.

C’est juste parce que les enfants n’ont pas choisi de naître en Haïti. Ils n’ont pas choisi d’être pauvres, malnutris, non scolarisés. Ils n’ont pas choisi d’être abandonnés par un État qui leur devait protection. Leur souffrance n’est pas méritée. Elle est infligée. Et la société qui l’inflige, par omission, est une société injuste.

C’est efficace parce que le capital humain est la première richesse nationale dans l’économie du savoir. Les pays qui n’ont pas de pétrole, pas de mines, pas d’usines, peuvent prospérer s’ils ont des enfants éduqués, en bonne santé, créatifs. Haïti n’a pas de pétrole. Haïti n’a pas de mines. Haïti n’a presque plus d’usines. Mais Haïti a des enfants. Quatre millions huit cent mille enfants. Si ces enfants sont formés, soignés, protégés, ils peuvent construire un pays prospère. S’ils sont abandonnés, ils détruiront le pays par leur désespoir.

Le choix est entre l’investissement et la catastrophe. Entre la vie et la mort. Entre la renaissance et l’absence. Ce document a été écrit pour que ce choix soit fait en connaissance de cause.

XXVème PARTIE 

DE DESSALINES À NOS ENFANTS

Haïti est née d’une révolte d’esclaves contre l’ordre dominant. En 1804, Jean Jacques Dessalines a proclamé l’indépendance du pays, la première république noire du monde. Il a fondé un État sur un principe simple: la dignité humaine est inaliénable, et aucun Haïtien ne doit jamais être dominé. Ce principe a été trahi, encore et encore, par les gouvernements qui ont succédé à Dessalines. Mais il reste une source d’inspiration pour penser l’enfance autrement.

Le contrat moral inachevé de la République

La République haïtienne a été fondée sur un contrat moral implicite entre les citoyens. Ce contrat dit : nous sommes libres parce que nous avons refusé l’esclavage. Nous refusons donc toute domination, qu’elle vienne de l’extérieur ou de l’intérieur. Cet engagement vaut pour tous les Haïtiens, sans distinction. Il vaut en particulier pour les plus faibles, les plus vulnérables, les plus oubliés. Il vaut pour les enfants.

Ce contrat moral n’a jamais été tenu. Les enfants haïtiens ont été dominés par la faim, l’ignorance, la violence, l’abandon. Ils ont été soumis à un ordre social qui les considère comme des objets, pas comme des sujets. Le contrat de 1804 a été rompu. Cette rupture n’a jamais été réparée.

Héritage de 1804

L’héritage de Dessalines n’est pas militaire. Il est philosophique. Dans la Constitution impériale de 1805, Dessalines a écrit que tout Haïtien est citoyen, que tout citoyen est libre, que tout libre est égal en droit. C’était un texte révolutionnaire pour l’époque, plus avancé que la plupart des constitutions européennes. Il proclamait l’abolition définitive de l’esclavage, l’interdiction de toute forme de servitude, le droit à la propriété pour tous.

Cet héritage a été oublié. Les dictateurs, les corrompus, les incompétents qui ont dirigé Haïti ont trahi l’esprit de 1804. Ils ont dominé leurs propres citoyens comme les colons dominaient les esclaves. Les enfants ont été les premières victimes de cette trahison.

Dignité humaine

La dignité humaine est au cœur de l’héritage dessalinien. Un enfant qui meurt de faim en Haïti en 2026 n’est pas seulement une victime de la pauvreté. Il est une victime de l’indignité que la République inflige à ses propres membres. Un enfant qui ne va pas à l’école n’est pas seulement un ignorant. Il est un être à qui l’on a refusé la capacité même de devenir un citoyen libre.

La dignité, pour un enfant, c’est d’avoir un nom, un acte de naissance, une identité. C’est d’avoir un toit, de la nourriture, des soins. C’est d’avoir une école, des livres, des enseignants. C’est d’être protégé contre la violence, contre l’exploitation, contre l’abandon. C’est d’être reconnu comme un sujet de droit, pas comme un objet de charité.

Aucun de ces droits n’est garanti en Haïti aujourd’hui. La dignité des enfants haïtiens est bafouée chaque jour, chaque heure, chaque minute. C’est le plus grand échec de la République.

Responsabilité collective

La responsabilité de cet échec est collective. L’État haïtien, bien sûr, est le premier responsable. Il a failli à sa mission la plus élémentaire: protéger les plus faibles. Mais les élites haïtiennes portent aussi une responsabilité. Celles qui ont détourné l’argent de l’éducation. Celles qui ont fermé les yeux sur les violences faites aux enfants. Celles qui ont préféré envoyer leurs propres enfants à l’étranger plutôt que de construire des écoles pour les enfants des autres.

La diaspora porte aussi une responsabilité. Non pas celle d’avoir quitté le pays, mais celle d’avoir parfois oublié ceux qui restent. Les transferts d’argent de la diaspora sont énormes, quatre milliards de dollars par an, mais ils ne vont presque jamais à des programmes structurants pour l’enfance. Ils vont à la consommation immédiate, aux familles, aux œuvres religieuses. C’est compréhensible. Ce n’est pas suffisant.

Les partenaires internationaux portent aussi une responsabilité. Ils ont dépensé des milliards de dollars en Haïti, souvent sans coordination, sans évaluation, sans exigence de redevabilité. Une grande partie de cet argent a été gaspillée, volée, ou utilisée pour financer des programmes qui ne profitaient pas aux enfants. Les partenaires internationaux ont parfois préféré financer leurs propres ONG plutôt que de renforcer les capacités de l’État haïtien.

Dessalinisme Humaniste

Ce document propose un cadre philosophique pour penser la protection de l’enfance en Haïti: le Dessalinisme Humaniste.

Le Dessalinisme Humaniste affirme que la République haïtienne n’a pas été fondée pour produire des dominés. Elle a été fondée pour produire des libres. La liberté, pour un enfant, n’est pas abstraite. Elle se mesure à sa capacité d’être soigné, éduqué, protégé, aimé. Tout enfant haïtien a droit à cette liberté. Et tout adulte haïtien a le devoir de la lui garantir.

Le Dessalinisme Humaniste affirme que l’enfant n’est pas une propriété de ses parents, ni une charge pour l’État, ni un instrument pour les partis politiques. L’enfant est un sujet de droit, titulaire de créances opposables sur la collectivité. Si l’État ne construit pas assez d’écoles, l’enfant peut le poursuivre. Si l’État ne protège pas les enfants des gangs, l’enfant peut demander réparation.

Le Dessalinisme Humaniste affirme enfin que la mesure de la grandeur d’une nation n’est ni sa richesse, ni sa puissance militaire, ni son influence culturelle. C’est sa capacité à protéger ses enfants les plus vulnérables. Un pays qui abandonne ses enfants est un pays qui se suicide. Un pays qui protège ses enfants est un pays qui se prépare un avenir.

Ce cadre philosophique n’est pas une abstraction. Il est destiné à guider l’action. Les réformes proposées dans la suite de ce document sont inspirées par le Dessalinisme Humaniste. Elles placent l’enfant au centre. Elles affirment que plus aucun enfant ne doit être laissé pour compte. Elles engagent la République à tenir le contrat moral de 1804, deux cent vingt deux ans après.

XXVIème PARTIE 

POURQUOI LES RÉFORMES PRÉCÉDENTES ONT ÉCHOUÉ ET EN QUOI CELLE-CI DIFFÈRE

Ce document n’est pas le premier à proposer des réformes pour l’enfance en Haïti. Des dizaines de plans, de stratégies, de politiques ont été élaborés depuis 1986. Tous ont échoué. Pourquoi celui ci serait différent? Parce qu’il analyse les causes des échecs passés, et qu’il propose des mécanismes pour les surmonter.

Échec n°1: Les réformes sans mécanismes de sanction budgétaire

Les lois et les plans en Haïti sont comme des vœux pieux. Ils disent ce qu’il faudrait faire, mais ils ne disent pas ce qui arrive à ceux qui ne le font pas. Le code de l’enfant de 2016 est un bon exemple. Il impose des obligations aux ministères, aux collectivités locales, aux juges. Mais aucune sanction n’est prévue pour ceux qui ne les respectent pas. Aucun fonctionnaire n’a jamais été révoqué pour n’avoir pas protégé un enfant. Aucun maire n’a jamais été destitué pour avoir détourné le budget cantine.

Dans d’autres pays, les réformes sont accompagnées de mécanismes de sanction. Au Rwanda, les contrats de performance individuels lient la carrière des fonctionnaires à l’atteinte d’objectifs mesurables. Un ministre qui ne réduit pas la mortalité infantile dans son département est remplacé. Un directeur d’école qui n’atteint pas les objectifs de scolarisation est révoqué. Ces mécanismes semblent brutaux. Ils fonctionnent.

Ce qui change dans ce plan: une règle de dépense minimale par enfant, opposable en justice. Tout citoyen, toute ONG, tout parent pourra saisir le tribunal si l’État ne dépense pas au moins 50 dollars par enfant et par an hors éducation. Les juges pourront condamner l’État à verser des dommages et intérêts, et les fonctionnaires responsables pourront être personnellement poursuivis.

Échec n°2: Les programmes pilotes jamais passés à l’échelle

Haïti est le royaume des projets pilotes. Une ONG finance un programme de nutrition dans cent villages. Les résultats sont encourageants. L’ONG repart, le programme s’arrête, rien n’est étendu à l’échelle nationale. Ce schéma s’est répété des centaines de fois depuis 1986.

Les raisons sont multiples. L’État n’a pas la capacité de passer à l’échelle. Les ONG préfèrent les petits projets, plus faciles à gérer et à financer. Les bailleurs internationaux changent de priorités tous les trois ans. Et personne n’est vraiment évalué sur les résultats à long terme.

Ce qui change dans ce plan: toutes les réformes sont conçues dès le départ pour être étendues à l’échelle nationale. Les coûts sont calculés pour 570 sections communales, pas pour une commune pilote. Les financements sont recherchés pour dix ans, pas pour trois ans. Les indicateurs de suivi sont définis pour tout le territoire, pas pour un échantillon.

Échec n°3: L’absence de données administratives mensuelles

On ne peut pas piloter ce qu’on ne mesure pas. En Haïti, les données sur l’enfance sont rares, anciennes, peu fiables. L’enquête EMMUS VI date de 2016 et 2017. Les données du ministère de l’Éducation sont souvent incomplètes. Les données de l’IBES sont confidentielles, quand elles existent.

Dans les pays qui réussissent, les données sont collectées mensuellement, au niveau le plus fin. Combien d’enfants vaccinés dans chaque commune? Combien d’enfants scolarisés dans chaque école? Combien d’enfants victimes de violences pris en charge par chaque tribunal? Ces données sont disponibles en temps réel, et elles sont publiques.

Ce qui change dans ce plan: la création d’un Tableau de Bord National de l’Enfance, alimenté chaque mois par chaque commune, chaque école, chaque hôpital, chaque tribunal. Ces données seront publiques, consultables en ligne, et feront l’objet d’une analyse annuelle par l’Observatoire National de l’Enfance. Les communes qui n’envoient pas leurs données seront sanctionnées financièrement.

Échec n°4: La dépendance à l’aide internationale non coordonnée

Haïti reçoit une aide internationale considérable, mais cette aide est mal coordonnée. Chaque bailleur fait son propre plan, ses propres projets, ses propres évaluations. Les ONG se concurrencent pour les financements, parfois dans la même zone, parfois sur les mêmes thèmes. L’État haïtien est contourné, affaibli, humilié.

Cette aide non coordonnée a créé une économie parallèle de la protection de l’enfance, qui échappe à tout contrôle démocratique. Les ONG étrangères décident ce qui est bon pour les enfants haïtiens, sans jamais rendre de comptes aux Haïtiens.

Ce qui change dans ce plan: un mécanisme de coordination unique, placé sous l’autorité du Secrétariat d’État à l’Enfance. Tous les bailleurs et toutes les ONG qui veulent travailler sur l’enfance en Haïti devront s’enregistrer, présenter leur programme, et accepter une évaluation indépendante. Les programmes qui ne respectent pas les standards haïtiens, pas les standards internationaux, seront exclus.

XXVIIème PARTIE 

LA MÉCANIQUE DE LA TRANSFORMATION CINQ RÉFORMES SYSTÉMIQUES ET UNE RÈGLE D’OR BUDGÉTAIRE

Ce chapitre présente le cœur opérationnel du document. Cinq réformes systémiques, conçues pour être mises en œuvre progressivement sur vingt ans, de 2026 à 2046. Et une règle d’or budgétaire, pour garantir que les réformes soient financées et que l’argent aille bien aux enfants.

1. Secrétariat d’État Chargé de l’Enfance

Aujourd’hui, la protection de l’enfance est dispersée entre plusieurs ministères: IBES pour la protection sociale, MENFP pour l’éducation, MSPP pour la santé, MJSP pour la justice. Cette dispersion rend impossible toute politique cohérente. Chaque ministère a ses propres priorités, ses propres budgets, ses propres logiques. L’enfant passe entre les mailles.

Ce document propose la création d’un Secrétariat d’État Chargé de l’Enfance, placé directement sous l’autorité du Premier ministre. Ce secrétariat aura un budget propre, sanctuarisé, représentant au moins 5% du budget national hors dette. Il aura des directions départementales dans les dix départements, et des agents dans chaque arrondissement. Il coordonnera l’action de tous les autres ministères sur les sujets touchant à l’enfance.

Le Secrétariat d’État sera dirigé par une personnalité indépendante, nommée pour un mandat de cinq ans non renouvelable, pour éviter la politisation. Il publiera chaque année un rapport sur la situation des enfants en Haïti, et présentera ses comptes au Parlement.

2. EMCI (Écoles Maternelles Communautaires Intégrées)

La petite enfance est la période la plus décisive. Pourtant, Haïti n’a presque pas d’écoles maternelles publiques. Moins de 10% des enfants de 3 à 5 ans ont accès à une structure préscolaire. Ceux qui y ont accès sont concentrés à Port au Prince et dans les grandes villes.

Le programme EMCI, Écoles Maternelles Communautaires Intégrées, vise à créer une école maternelle dans chaque section communale, soit 570 écoles. Chaque EMCI accueillera 50 à 100 enfants de 3 à 5 ans, avec des enseignants formés à la petite enfance, un programme pédagogique adapté, et une cantine scolaire. Les EMCI seront intégrées dans les écoles fondamentales existantes, pour assurer la continuité éducative.

Le coût estimé des EMCI est de 45 millions de dollars par an en fonctionnement, et de 30 millions de dollars en investissement initial. L’objectif est de couvrir 80% des enfants de 3 à 5 ans d’ici 2036.

3. CES (Centres d’Éducation Spécialisée)

Les enfants handicapés sont les plus exclus du système éducatif. Moins de 2% d’entre eux ont accès à un service spécialisé. Le programme CES, Centres d’Éducation Spécialisée, vise à créer un centre dans chaque département, soit dix centres.

Chaque CES accueillera 200 à 300 enfants handicapés, avec des enseignants spécialisés, des kinésithérapeutes, des orthophonistes, des psychomotriciens, et un atelier de fabrication d’appareillages orthopédiques. Les CES travailleront en lien avec les écoles ordinaires pour favoriser l’inclusion, et avec les hôpitaux pour les soins.

Le coût estimé des CES est de 12 millions de dollars par an. L’objectif est de couvrir 50% des besoins d’éducation spécialisée d’ici 2036.

4. Trois Centres Hospitaliers Pédiatriques Nationaux

Haïti ne dispose aujourd’hui d’aucun hôpital exclusivement pédiatrique. Les enfants sont soignés ‘dans des hôpitaux généraux, souvent dans des services vétustes, sous équipés, sans personnel spécialisé. Les urgences pédiatriques, les soins intensifs néonatals, les chirurgies complexes n’existent que dans quelques rares hôpitaux de Port au Prince, et encore, dans des conditions précaires.

Ce document propose la construction de trois Centres Hospitaliers Pédiatriques Nationaux: un dans l’Ouest, un dans le Nord, un dans le Sud. Chaque centre aura une capacité de 200 lits, avec des services de néonatologie, de soins intensifs pédiatriques, de chirurgie, de cardiologie, d’oncologie, et de rééducation fonctionnelle.

Le coût estimé est de 30 millions de dollars par an en fonctionnement, et de 60 millions de dollars en investissement initial. L’objectif est d’ouvrir le premier centre en 2030, le deuxième en 2033, le troisième en 2036.

5. Réseau National de Maisons d’Accueil de Jour

Les orphelinats sont une solution coûteuse et nocive pour la majorité des enfants. Quatre enfants sur cinq placés en institution ont au moins un parent vivant. Ils n’ont pas besoin d’être séparés de leur famille. Ils ont besoin que leur famille soit soutenue.

Le programme de Maisons d’Accueil de Jour vise à offrir aux familles les plus pauvres un lieu où confier leurs enfants pendant la journée, pour qu’ils puissent travailler sans les abandonner. Les maisons d’accueil offriront de la garde d’enfants, des repas, des activités éducatives, et un suivi social.

L’objectif est de fermer progressivement les orphelinats non conformes, de réintégrer les enfants dans leur famille avec un soutien financier, et de transformer les orphelinats conformes en maisons d’accueil de jour. Ce processus prendra dix ans. Le coût estimé est de 20 millions de dollars par an.

Règle d’or budgétaire

Toutes ces réformes coûtent de l’argent. Beaucoup d’argent. Mais elles coûtent moins cher que l’inaction. Pour garantir que les réformes soient financées, ce document propose une règle d’or budgétaire: minimum 5% du budget national hors dette affecté à l’enfance dès 2027, hors éducation et santé de base. Ce pourcentage sera révisé à la hausse chaque année, pour atteindre 10% en 2036.

Cette règle d’or budgétaire sera inscrite dans la loi. Tout gouvernement qui ne la respecte pas pourra être attaqué en justice par les associations de défense des droits de l’enfant. Tout fonctionnaire qui détourne des fonds destinés à l’enfance sera passible de la prison ferme.

L’argent existe. Les milliards de dollars gaspillés en Haïti depuis 1986 le prouvent. Ce qui manque, c’est la volonté politique de le dépenser pour les enfants. La règle d’or budgétaire est un mécanisme pour contraindre cette volonté.

XXVIIIème PARTIE 

DE L’ENFANT PROTÉGÉ AU CITOYEN PRODUCTEUR

Protéger l’enfant ne suffit pas. Il faut aussi lui donner les moyens de devenir un adulte autonome, productif, épanoui. L’insertion économique et citoyenne des jeunes est le test de vérité de toutes les politiques de l’enfance. Si un enfant sorti du système de protection ne trouve pas d’emploi, s’il n’a pas sa place dans la société, alors la protection n’aura servi à rien.

Programme Emplois Jeunes

Le chômage des jeunes en Haïti est massif. Chez les 15-24 ans, le taux de chômage est d’environ 40%. Chez les jeunes non diplômés, il dépasse 70%. Ces chiffres sont des bombes à retardement. Des millions de jeunes sans travail, sans espoir, sans avenir, sont des proies faciles pour les gangs, pour la délinquance, pour l’émigration irrégulière.

Le Programme Emplois Jeunes vise à garantir un premier emploi à chaque jeune sortant du système éducatif ou de la protection de l’enfance. Ce ne sera pas un emploi de luxe. Ce sera un emploi communautaire, dans le cadre du volontariat national, rémunéré par l’État ou par les collectivités locales. Les jeunes travailleront dans les bibliothèques, les centres de santé, les écoles, les mairies, les projets environnementaux. Ils acquerront une première expérience professionnelle, un premier salaire, une première ligne sur un curriculum vitae.

Le coût estimé du Programme Emplois Jeunes est de 35 millions de dollars par an, pour 50 000 jeunes par an. L’objectif est que 80% des jeunes sortant du système trouvent un premier emploi dans les six mois suivant leur sortie.

Lycées militaires et Service National de Jeunesse

Cette proposition est controversée, mais elle mérite d’être débattue. Les lycées militaires existent dans de nombreux pays, y compris des démocraties avancées. Ils offrent une discipline, une structure, des valeurs, et une formation de qualité à des jeunes issus de milieux défavorisés.

En Haïti, des lycées militaires pourraient accueillir des jeunes de 15 à 18 ans, garçons et filles, pour une formation de trois ans combinant éducation générale, formation professionnelle, éducation civique et sportive. À la sortie, les jeunes pourraient s’engager dans un Service National de Jeunesse, un service civique volontaire d’un an, rémunéré, qui contribuerait à des projets d’intérêt général.

Ce programme n’est pas une militarisation de la jeunesse. C’est une offre de structure, de cadre, de sens, à des jeunes qui n’ont souvent rien de tout cela. Des programmes similaires existent au Brésil, en Colombie, au Sénégal, avec des résultats encourageants.

Le coût estimé est de 20 millions de dollars par an pour cinq lycées militaires (un par région) et le Service National de Jeunesse.

Volontariat national

Le volontariat national est un programme complémentaire, destiné aux jeunes qui ne souhaitent pas s’engager dans la voie militaire. Il s’agit d’un service civique de six mois à un an, dans les domaines de l’environnement, de la santé, de l’éducation, de l’agriculture.

Les volontaires nationaux pourront être affectés dans les Banques Alimentaires pour lutter contre la faim. Dans le MAGA, la Mobilisation pour la Gestion Agricole, pour aider les agriculteurs à moderniser leurs pratiques. Dans le MRN, la Mobilisation pour le Reboisement National, pour planter des arbres et lutter contre la déforestation.

Le volontariat national offre aux jeunes une expérience de terrain, un apprentissage de la vie collective, un sentiment d’utilité. Il offre aussi un petit revenu, de l’ordre de 100 dollars par mois, qui leur permet de vivre décemment.

Le coût estimé est de 15 millions de dollars par an pour 30 000 volontaires.

Réseau National des CREI (Centres de Ressources et d’Emplois Intégrés)

Les CREI sont le maillon qui relie l’école, la formation, l’emploi, la réhabilitation et l’entrepreneuriat. Ce sont des guichets uniques, situés dans chaque arrondissement, où les jeunes peuvent trouver une orientation professionnelle, une formation technique, une aide à la recherche d’emploi, un accompagnement entrepreneurial, et un suivi psychosocial.

Les CREI travailleront en réseau avec les bibliothèques, les centres numériques du PNAN, les centres linguistiques de l’ATL, et les services sociaux. Un jeune qui vient chercher un emploi pourra aussi emprunter un livre, se connecter à internet, améliorer son anglais, et consulter un psychologue.

Les CREI auront une attention particulière pour les jeunes handicapés, qui seront accompagnés dans leur recherche d’emploi et dans l’adaptation de leur poste de travail. Ils auront aussi une attention particulière pour les anciens mineurs pris en charge par le SAD, qui sortent de prison et ont besoin d’un accompagnement renforcé.

Le réseau des CREI comprendra 42 centres, un par arrondissement. Chaque centre emploiera 5 à 10 personnes: des conseillers en insertion, des formateurs, des psychologues, des assistants administratifs. Le coût estimé est de 35 millions de dollars par an.

CREI Jeunesse Renaissance

Le CREI Jeunesse Renaissance est un programme spécifique pour les jeunes les plus en difficulté: ceux qui n’ont jamais été à l’école, ceux qui ont passé des années dans la rue, ceux qui sortent de prison. Pour ces jeunes, le chemin vers l’emploi est plus long et plus difficile. Il faut d’abord leur apprendre à lire et à compter, leur redonner confiance en eux, leur apprendre les codes de la vie en société.

Le CREI Jeunesse Renaissance propose un parcours intensif de six mois, combinant alphabétisation, formation professionnelle, accompagnement psychosocial, et stage en entreprise. À la fin du parcours, les jeunes sont certifiés et orientés vers un emploi ou une formation complémentaire.

Le coût estimé est de 10 millions de dollars par an pour 5000 jeunes.

XXIXème PARTIE 

FINANCER L’ENFANCE SANS NAÏVETÉ BUDGETS, DIASPORA, CONDITIONNALITÉS

Toutes les réformes proposées dans ce document coûtent de l’argent. Beaucoup d’argent. Mais elles coûtent moins cher que l’inaction, comme démontré dans la Partie XXIII. La question n’est donc pas de savoir si Haïti peut se permettre d’investir dans ses enfants. La question est de savoir si Haïti peut se permettre de ne pas le faire.

Calendrier de mise en œuvre 2026-2046

Le plan est conçu pour être mis en œuvre sur vingt ans, en trois phases.

La première phase, de 2026 à 2031, est celle des fondations. Création du Secrétariat d’État à l’Enfance. Adoption de la règle d’or budgétaire. Lancement des projets pilotes des EMCI, des CES, des CREI. Construction du premier hôpital pédiatrique national. Renforcement du SAD. Mise en place de l’Observatoire National de l’Enfance.

La deuxième phase, de 2031 à 2036, est celle de l’extension. Généralisation des EMCI à toutes les sections communales. Ouverture des trois hôpitaux pédiatriques nationaux. Extension du réseau des CREI à tous les arrondissements. Lancement du programme ATL et du PNAN à grande échelle.

La troisième phase, de 2036 à 2046, est celle de la consolidation et de l’évaluation. Ajustement des programmes en fonction des résultats. Poursuite de l’extension. Préparation de la sortie de la règle d’or budgétaire, quand les investissements auront porté leurs fruits.

Estimation budgétaire basse / moyenne / haute

Le coût annuel du plan varie selon le niveau d’ambition.

PosteCoût bas (M USD)Coût moyen (M USD)Coût haut (M USD)
Secrétariat d’État à l’Enfance5810
EMCI304560
CES81215
Hôpitaux pédiatriques153040
Réseau bibliothèques101825
PNAN + ATL152230
CREI203550
Protection et suivi (IBES, SAD, etc.)152030
Programme Emplois Jeunes203550
Volontariat national101520
Total annuel148240330

L’estimation moyenne est de 240 millions de dollars par an. C’est environ 12% du budget national actuel. C’est beaucoup. Mais c’est moins que les 350 millions de dollars que Haïti dépense chaque année en importations de riz, ou que les 400 millions de dollars de la facture pétrolière.

Sources de financement identifiées

D’où viendront ces 240 millions de dollars par an? De quatre sources principales.

La première source est la réallocation budgétaire interne. L’État haïtien dépense aujourd’hui des centaines de millions de dollars en subventions implicites, en privilèges fiscaux, en dépenses de prestige. Une partie de ces dépenses peut être réorientée vers l’enfance. Par exemple, les subventions aux importations de riz, qui profitent surtout aux commerçants aisés, pourraient être supprimées, libérant 100 millions de dollars par an.

La deuxième source est la diaspora. Les transferts de la diaspora s’élèvent à 4 milliards de dollars par an. Si seulement 5% de ces transferts étaient orientés vers un fonds d’investissement pour l’enfance, cela rapporterait 200 millions de dollars par an. La diaspora haïtienne est riche et généreuse. Il suffit de lui proposer un véhicule d’investissement transparent, efficace, et porteur de sens.

La troisième source est la coopération internationale. Haïti reçoit environ 1 milliard de dollars par an d’aide internationale. Une partie de cette aide pourrait être conditionnée à la mise en œuvre du plan. Les bailleurs internationaux ont tout intérêt à financer des programmes structurants, plutôt que des projets pilotes sans lendemain.

La quatrième source est les partenariats public-privé. Les entreprises haïtiennes et étrangères ont besoin d’une main d’œuvre qualifiée. Elles ont intérêt à financer la formation des jeunes. Des contrats de partenariat pourraient être signés, par exemple entre les CREI et les grands groupes industriels ou agricoles.

Observatoire National de l’Enfance

L’Observatoire National de l’Enfance est une institution indépendante, chargée de collecter les données sur la situation des enfants, de publier un rapport annuel, d’évaluer les politiques publiques, et d’alerter l’opinion. Il sera financé par l’État mais dirigé par une personnalité indépendante, nommée par le Parlement pour un mandat non renouvelable de cinq ans.

L’Observatoire aura un budget annuel de 1 million de dollars. C’est peu, comparé à l’enjeu. C’est suffisant pour employer une dizaine de statisticiens, économistes, sociologues, et pour publier des rapports de qualité.

Tableau de Bord National de l’Enfance

Le Tableau de Bord National de l’Enfance est un outil de suivi en temps réel, accessible en ligne, qui présente les indicateurs clés par commune, par département, par région. Santé, éducation, handicap, nutrition, numérique, protection, emploi. Chaque indicateur est mis à jour chaque mois, à partir des remontées de terrain.

Le Tableau de Bord est un outil de redevabilité. Les citoyens peuvent voir si leur commune progresse ou régresse. Les maires peuvent être évalués sur leurs résultats. Les ministres peuvent être interpellés par le Parlement sur les mauvais chiffres. La transparence est le meilleur antidote à la corruption et à l’incompétence.

XXXème PARTIE 

HAÏTI 2046: LE SCÉNARIO DE LA RENAISSANCE

Vingt ans après le début de la mise en œuvre du plan, en 2046, à quoi ressemblera Haïti si tout se passe comme prévu? Ce scénario n’est pas une prophétie. C’est une projection raisonnable, fondée sur les modèles économétriques et les comparaisons internationales.

Une génération sauvée

En 2046, la mortalité des moins de cinq ans sera tombée à moins de 25 pour mille, contre 65 en 2025. Le taux de mortalité néonatale sera passé de 32 à 12 pour mille. Le retard de croissance touchera moins de 10% des enfants, contre 22% en 2025. La couverture vaccinale dépassera 90%. Un enfant haïtien né en 2046 aura presque autant de chances de survivre à sa petite enfance qu’un enfant dominicain ou mexicain.

Une société plus sûre

En 2046, la violence des gangs aura reculé. Non pas parce que la police aura miraculeusement vaincu les gangs, mais parce que les jeunes auront d’autres perspectives. Le taux de chômage des 15-24 ans sera tombé à 15%. Le taux de recrutement par les gangs aura diminué de 80%. Les enfants haïtiens pourront sortir dans la rue sans craindre d’être enlevés, violés, recrutés.

Une économie plus forte

En 2046, le capital humain haïtien aura été transformé. Des millions de jeunes formés, qualifiés, en bonne santé, entreront sur le marché du travail chaque année. La productivité du travail aura augmenté de 50%. Le produit intérieur brut par habitant aura doublé, passant de 1 800 dollars à 3 600 dollars. La pauvreté aura reculé de 64% à 40%. Haïti ne sera plus le pays le plus pauvre des Amériques.

Un État plus efficace

En 2046, l’État haïtien aura été reconstruit de l’intérieur, non pas par des réformes administratives abstraites, mais par la mise en œuvre concrète de politiques publiques. Le Secrétariat d’État à l’Enfance sera une institution respectée. Les données seront collectées, analysées, publiées. Les fonctionnaires seront évalués sur leurs résultats. La corruption aura reculé, parce que les citoyens auront appris à exiger des comptes.

Une jeunesse qualifiée

En 2046, 90% d’une cohorte d’enfants termineront le fondamental. 70% termineront le secondaire. Tous sauront lire, compter, parler anglais, utiliser un ordinateur. Les jeunes handicapés seront intégrés dans le système éducatif ordinaire, avec des accompagnements adaptés. Les filles auront les mêmes chances que les garçons de poursuivre des études supérieures.

Une nouvelle espérance nationale

En 2046, Haïti ne sera pas un pays riche. Elle ne sera pas la Suisse des Caraïbes. Mais elle sera un pays normal, où les enfants ne meurent plus de faim, où les filles ne sont plus violées en masse, où les garçons ne sont plus recrutés par des gangs. Elle sera un pays où la République tient enfin son contrat moral envers ses enfants.

Ce scénario est à notre portée. Il ne nécessite pas de miracles. Il nécessite de la volonté politique, de l’argent, et du temps. La volonté politique, nous devons la créer. L’argent, il existe. Le temps, il s’écoule. Chaque jour d’inaction est un jour perdu pour un enfant. Chaque jour d’action est un pas vers la renaissance.

CONCLUSION

LE SERMENT DE LA RÉPUBLIQUE ENVERS CHAQUE ENFANT

Ce document a commencé par une question posée par une directrice d’école dans une cour d’école vide: ils ne demandent rien. Ils ont arrêté de demander.

Il a montré, à travers sept portraits, à travers des centaines de données, à travers des modèles économétriques, que l’abandon des enfants haïtiens n’est pas une fatalité. C’est un choix collectif. Un choix que les adultes ont fait, année après année, depuis quarante ans. Un choix qu’ils peuvent défaire.

La véritable mesure de la grandeur d’une nation ne réside ni dans sa richesse, ni dans sa puissance militaire, ni dans son influence culturelle. Elle réside dans sa capacité à protéger ses enfants les plus vulnérables. Un pays qui abandonne ses enfants n’est pas un pays. C’est un territoire habité par des gens qui ont renoncé à l’avenir.

Le principe «Leave No One Behind» n’est pas une formule creuse des organisations internationales. C’est un engagement moral, social, économique et républicain. Envers chaque enfant d’Haïti, sans exception.

Envers Mackenson, l’enfant de la rue de Cap Haïtien, qui dort sous une bâche plastique et ne sait plus demander.

Envers Rose Line, l’enfant handicapée de Jérémie, qui attend une rééducation qui ne viendra jamais.

Envers Wesley, l’enfant déplacé de Port au Prince, qui a vu un homme se faire tuer et n’a personne pour l’écouter.

Envers Robert, l’enfant détenu des Gonaïves, qui ne demande plus la liberté mais un matelas.

Envers Mirlande, l’enfant sans acte de naissance de Hinche, qui n’existe pas pour l’État.

Envers Jean Baptiste, l’enfant placé en institution à Croix des Bouquets, qui ne comprend pas pourquoi il ne peut pas rentrer chez lui.

Envers Wideline, l’enfant victime de violence de Léogâne, qui a douze ans et a déjà appris que les adultes ne protègent pas les enfants.

Envers Joseph, dont nous avons passé une nuit dans la rue.

Envers Ricardo, dont nous avons suivi le procès fictif dans une prison délabrée.

Envers les trente six enfants de Rose Marie, assis par terre sur une bâche, dans une école sous tente.

Envers tous les autres. Les quatre millions huit cent mille enfants d’Haïti.

Ce document ne restera pas dans une bibliothèque. Il ne sera pas un rapport de plus sur une étagère. Il sera un outil de plaidoyer, un manuel de formation, une feuille de route pour les gouvernements, un texte de référence pour les juges, un argument pour les associations, une arme pour les militants.

Chaque génération qui portera ce document sans agir portera le poids des vies perdues. Chaque fonctionnaire qui détournera un centime destiné à un enfant en portera la marque. Chaque Haïtienne et chaque Haïtien qui refermera ce livre sans exiger des comptes aura choisi son camp.

Mais chaque enfant sauvé, chaque rue quittée, chaque bibliothèque ouverte, chaque handicap reconnu, chaque fille protégée, chaque garçon réinséré sera une réparation. Petite. Silencieuse. Révolutionnaire.

Nous, les signataires de ce document, nous engageons à ne pas refermer ce livre sans avoir essayé. Nous engageons à le diffuser, à le discuter, à le critiquer, à l’améliorer. Nous engageons à ne pas laisser les quarante prochaines années ressembler aux quarante dernières.

Le serment de la République envers chaque enfant est simple. Il tient en quelques mots, que nous écrivons ici comme une promesse constitutionnelle, comme un engagement solennel, comme un acte de foi dans l’avenir d’Haïti.

Plus jamais quarante (40) ans d’absence.

POSTFACE

LE DESSALINISME HUMANISTE ET LE PROGRAMME RENAISSANCE: LEAVE NO ONE BEHIND

Il existe des visions qui inspirent. Il existe des doctrines qui transforment. Le Dessalinisme Humaniste, que certains désignent également sous le nom de Droite Dessalinienne, appartient à cette catégorie. Il ne s’agit pas d’une simple réflexion philosophique ni d’un exercice intellectuel. Il constitue une doctrine d’action, une boussole destinée à orienter les politiques publiques, les investissements nationaux et les choix collectifs vers un objectif fondamental: la dignité humaine.

C’est dans cet esprit qu’est proposée une réponse structurelle, intégrée et durable à la crise de l’enfance en Haïti. Cette réponse porte un nom: le Programme holistique Renaissance: Leave No One Behind. Il s’agit de l’une des visions de transformation nationale les plus ambitieuses élaborées depuis la fondation de la République en 1804.

Le programme puise son inspiration dans l’héritage du Père Fondateur Jean-Jacques Dessalines. Ce choix n’est pas fortuit. Dessalines a fondé la première République noire libre du monde sur un principe universel: la dignité humaine ne se négocie pas. Plus de deux siècles plus tard, cette même exigence morale est appliquée à la question de l’enfance avec une profondeur et une cohérence inédites.

L’architecte de cette vision est Yvon Bonhomme, Président-Fondateur du Parti Politique Patriyòt Rasanble pou Sove Lakay (PARASOL). Ancien Directeur Général du MHAVE, stoïcien, chercheur engagé et spécialiste du développement durable ainsi que des politiques publiques intégrées, il a consacré de nombreuses années à l’observation des réalités haïtiennes, à l’étude des expériences étrangères et à l’analyse des limites des réformes entreprises depuis plusieurs décennies. De cette réflexion est née une alternative fondée sur une approche globale du développement humain.

Le Programme Renaissance est structuré autour des Treize Commandements, treize principes fondateurs qui orientent l’ensemble des réformes proposées. Ces principes ne constituent pas une déclaration symbolique. Ils servent de fondement opérationnel à chaque initiative, à chaque institution et à chaque investissement envisagé.

Cette vision est détaillée dans un document stratégique de référence d’environ mille cinq cents pages. Elle est accompagnée d’un résumé analytique de deux cent cinquante pages ainsi que d’une synthèse essentielle de quarante pages destinée aux décideurs publics, aux partenaires internationaux, aux universitaires, aux journalistes et aux citoyens désireux de saisir l’essentiel de la démarche.

L’ambition du Programme Renaissance dépasse largement la logique des interventions sectorielles traditionnelles. Il ne s’agit pas simplement de construire quelques écoles supplémentaires, d’ouvrir de nouveaux centres de santé ou de multiplier les programmes d’assistance. Il s’agit de refonder le contrat social entre la République et ses enfants.

Les réformes proposées ne reposent pas sur une intuition politique ou sur une promesse électorale. Elles découlent directement des constats, statistiques, comparaisons internationales, analyses économiques et évaluations institutionnelles présentés tout au long de cet ouvrage. Les données sont claires. Les conséquences de l’inaction sont connues. Les solutions existent.

Le principe Leave No One Behind devient ainsi le cœur même de l’action publique proposée. Aucun enfant de la rue. Aucun enfant sans acte de naissance. Aucun enfant recruté par un gang. Aucun enfant handicapé privé d’éducation. Aucun enfant victime de violence abandonné à son sort. Aucun enfant privé de soins. Aucun enfant condamné à l’exclusion simplement parce qu’il est né du mauvais côté de la pauvreté.

Le présent ouvrage, Quarante Ans d’Abandon, constitue à la fois un diagnostic, un avertissement et une feuille de route. Il documente l’ampleur de la crise. Il en expose les causes profondes. Il en mesure les conséquences humaines, sociales, économiques et démographiques. Il présente également les fondements d’une réponse systémique susceptible de transformer durablement la trajectoire du pays.

Yvon Bonhomme, le Dessalinisme Humaniste et le Programme Renaissance ne promettent pas un paradis terrestre. Ils proposent un chemin. Un chemin balisé par les données, guidé par la raison, inspiré par la justice sociale et porté par une vision de long terme. Un chemin qui vise non seulement la croissance économique, mais également la dignité humaine, la cohésion sociale et le développement du capital humain national.

Au-delà des institutions, des budgets, des infrastructures et des réformes, la véritable mesure du succès demeurera toujours la même : un enfant qui mange à sa faim, qui possède une identité légale, qui fréquente une école de qualité, qui lit, qui apprend, qui est protégé contre la violence, qui développe pleinement son potentiel et qui peut envisager l’avenir avec confiance.

Une nation n’est pas jugée à la hauteur de ses discours ni à l’ampleur de ses richesses. Elle est jugée à la manière dont elle traite les plus vulnérables de ses citoyens. Les enfants constituent le premier miroir de cette responsabilité collective.

Si le XXe siècle a souvent été celui de la survie d’Haïti, le XXIe siècle doit devenir celui de l’épanouissement de ses enfants. Car aucune République ne peut prétendre à la grandeur lorsque ses enfants vivent dans l’abandon. Et aucune nation n’est condamnée lorsqu’elle décide enfin de placer ses enfants au cœur de son avenir.

Tel est le sens profond du Dessalinisme Humaniste.

Tel est l’esprit du Programme Renaissance.

Tel est l’engagement contenu dans ces quatre mots: Leave No One Behind.

ANNEXES

ANNEXE A:  INDICATEURS DE BASE PAR COMMUNE ET PAR ARRONDISSEMENT

Cette annexe présente les indicateurs clés de la situation des enfants en Haïti, au niveau national, départemental, et lorsque les données sont disponibles, par arrondissement et par commune. Les sources sont l’IHSI, l’EMMUS VI, l’UNICEF, et le MSPP.

Tableau A1: Indicateurs nationaux

IndicateurValeurAnnéeSource
Population totale12 000 0002025 (proj.)IHSI
Enfants de 0 à 17 ans4 800 000 (40%)2025 (proj.)IHSI
Taux de mortalité des moins de 5 ans65 pour 10002025 (est.)OMS/UNICEF
Taux de mortalité néonatale32 pour 10002025 (est.)OMS/UNICEF
Retard de croissance chez les moins de 5 ans22%2025 (est.)EMMUS VI
Malnutrition aiguë sévère chez les moins de 5 ans4%2025 (est.)EMMUS VI
Couverture vaccinale DTC345%2025 (est.)MSPP/OMS
Enfants de moins de 5 ans non enregistrés400 000 (38%)2016-2017EMMUS VI
Enfants de 5 à 17 ans non enregistrés600 000-800 000 (30%)2016-2017EMMUS VI
Taux brut de scolarisation fondamental85%2025 (est.)MENFP
Taux d’achèvement fondamental45%2025 (est.)MENFP
Taux d’achèvement secondaire25%2025 (est.)MENFP
Enfants handicapés modérés à sévères200 000 (8%)2025 (est.)IBES
Enfants handicapés scolarisésmoins de 2%2025 (est.)IBES
Enfants de rue (estimation haute)5 000 à 8 0002024UNICEF
Enfants en institution150 000 à 200 0002025 (est.)IBES
Orphelinats répertoriés7402025 (est.)IBES
Orphelinats non répertoriés800 à 9002025 (est.)Enquêtes terrain
Enfants déplacés internes680 0002025UNICEF/OIM
Enfants sous contrôle des gangs500 0002025HRW/UNICEF
Mineurs en détention900 pour 350 places2025Min. Justice
Transferts de la diaspora4 milliards USD2024Banque mondiale
Budget national2 milliards USD2025 (est.)IHSI

Tableau A2 – Indicateurs par département (sélection)

DépartementEnfants 0-17Taux d’achèvement fondamentalAccès à l’eau potableTaux de pauvreté
Ouest1 500 00055%70%55%
Nord700 00045%60%65%
Sud400 00035%50%75%
Grand’Anse300 00030%40%80%
Artibonite600 00040%55%70%
Sud-Est250 00035%45%78%
Nord-Ouest200 00032%42%82%
Centre350 00038%48%75%
Nord-Est200 00030%40%80%
Nippes150 00028%38%85%

Sources: IHSI, EMMUS VI, ECVAS, estimations Parasol 2025.

Carte de référence

Une cartographie détaillée par arrondissement et par section communale est disponible sur demande auprès de l’Observatoire National de l’Enfance (à créer). Les zones sous contrôle des gangs, où les données sont les plus incertaines, sont signalées en rouge sur cette cartographie. En mars 2025, environ 20% du territoire national était classé en zone rouge, concentrant 35% de la population enfantine.

ANNEXE B: MATRICE LOGIQUE DU PLAN 2026-2046 (OBJECTIFS SMART PAR QUINQUENNAT)

SMART signifie: Spécifiques, Mesurables, Atteignables, Réalistes, Temporellement définis. Chaque objectif ci-dessous respecte ces cinq critères.

Domaine: Santé et survie de l’enfant

IndicateurBaseline 2026Cible 2031Cible 2036Cible 2046
Taux de mortalité des moins de 5 ans (pour 1000)655035moins de 25
Taux de mortalité néonatale (pour 1000)322518moins de 12
Retard de croissance (% des moins de 5 ans)22%18%14%moins de 10%
Malnutrition aiguë sévère (% des moins de 5 ans)4%3%2%moins de 1%
Couverture vaccinale DTC345%65%80%plus de 90%
Accouchements assistés par personnel qualifié42% (rural)60%75%plus de 85%

Domaine: Éducation

IndicateurBaseline 2026Cible 2031Cible 2036Cible 2046
Taux d’achèvement fondamental45%55%70%plus de 90%
Taux d’achèvement secondaire25%35%50%plus de 70%
Enfants de 3-5 ans en éducation préscolairemoins de 10%25%50%plus de 80%
Enfants handicapés scolarisésmoins de 2%15%30%plus de 50%
Alphabétisme des 15-24 ans75%80%85%plus de 90%

Domaine: Protection et identité

IndicateurBaseline 2026Cible 2031Cible 2036Cible 2046
Enfants de moins de 5 ans avec acte de naissance62%75%85%plus de 95%
Enfants en institution150 000-200 000100 00050 000moins de 20 000
Enfants de rue (estimation)5 000-8 0004 0002 000moins de 1 000
Mineurs en détention préventive85%60%40%moins de 20%
Signalements de violences sexuelles aboutissant à une condamnationmoins de 1%5%15%plus de 25%

Domaine: Inclusion numérique et linguistique

IndicateurBaseline 2026Cible 2031Cible 2036Cible 2046
Accès internet dans les écoles publiques8%30%60%plus de 90%
Jeunes (15-24) ayant une certification numérique de basemoins de 5%20%50%plus de 75%
Jeunes (15-24) ayant un niveau A2 en anglaismoins de 10%30%60%plus de 80%
Enfants de rue ayant accès à un centre numériquemoins de 1%20%50%plus de 80%

Domaine: Emploi et insertion des jeunes (15-24 ans)

IndicateurBaseline 2026Cible 2031Cible 2036Cible 2046
Taux de chômage des 15-24 ans40%30%20%moins de 15%
Jeunes sortant du système avec un premier emploi dans les 6 mois20%40%60%plus de 80%
Anciens mineurs détenus réinsérés avec succès (pas de récidive à 2 ans)10%30%50%plus de 70%
Jeunes handicapés ayant un emploi formelmoins de 5%15%30%plus de 50%

ANNEXE C: ESTIMATION BUDGÉTAIRE DÉTAILLÉE PAR SOURCE

Tableau C1:  Besoins de financement par programme (annuel, moyenne)

ProgrammeCoût annuel (millions USD)Phase de démarrage
Secrétariat d’État à l’Enfance (fonctionnement)82026
EMCI (Écoles Maternelles Communautaires Intégrées)452027-2031
CES (Centres d’Éducation Spécialisée)122028-2032
Hôpitaux pédiatriques nationaux (3)302028-2036
Réseau National de Bibliothèques (570)182027-2036
PNAN (Programme National d’Alphabétisation Numérique)222027-2036
ATL (Anglais Troisième Langue)222027-2036
CREI (Centres de Ressources et d’Emplois Intégrés)352027-2036
Programme Emplois Jeunes352028-2036
Volontariat national152028-2036
Renaissance Deuxième Chance (SAD renforcé)82026-2031
Maisons d’Accueil de Jour et réforme orphelinats202027-2036
Protection et suivi (IBES, Observatoire, etc.)202026-2036
Total annuel moyen290

Tableau C2: Sources de financement potentielles (annuel)

SourceMontant potentiel (millions USD)Niveau de faisabilité
Réallocation budgétaire interne (subventions riz, etc.)50-100Moyen (décision politique)
Fonds de la diaspora (obligations patriotiques)50-150Élevé (avec campagne adaptée)
Coopération internationale (bailleurs traditionnels)100-150Moyen (conditionné à réformes)
Partenariats public-privé (entreprises, fondations)30-50Moyen (à construire)
Taxe affectée (ex: 1% sur transactions financières)20-40Faible (décision politique difficile)
Total potentiel250-490

Tableau C3: Retour sur investissement estimé par programme (sur 20 ans)

ProgrammeInvestissement total sur 20 ans (millions USD)Bénéfice estimé (millions USD)Ratio bénéfice/coût
Petite enfance (EMCI + nutrition)9009 00010:1
Éducation primaire et secondaire1 0008 0008:1
Réduction de la mortalité infantile6006 00010:1
Prévention du recrutement par les gangs40010 00025:1
Éducation spécialisée (CES)2401 2005:1
Bibliothèques et numérique4004 00010:1
Insertion des jeunes (CREI, emplois)1 00012 00012:1
Total4 54050 20011:1 (moyenne)

Sources: Estimations Parasol à partir des modèles de la Banque mondiale, de l’UNICEF, et de la littérature sur le rendement du capital humain.

ANNEXE D: CHRONOLOGIE DES ENGAGEMENTS INTERNATIONAUX RATIFIÉS PAR HAÏTI (1990-2026) ET ÉTAT DE LEUR MISE EN ŒUVRE

AnnéeEngagementRatificationMise en œuvre (0=aucune, 10=complète)
1990Convention internationale des droits de l’enfantOui2
1995Déclaration de Copenhague sur le développement socialOui1
2000Objectifs du Millénaire pour le développementOui1
2002Protocole facultatif à la CDE concernant la vente d’enfantsOui1
2003Protocole facultatif à la CDE concernant les conflits armésOui1
2010Conférence de Donateurs pour la reconstruction post-séismeNon (engagement politique)2
2015Objectifs de Développement Durable (ODD)Oui2
2016Code de l’enfant (loi nationale)Non applicable1
2018Politique nationale de protection de l’enfanceNon applicable1
2023Observations finales du Comité des droits de l’enfantNon applicable1

Commentaire: Le score moyen de mise en œuvre sur 10 est de 1,4. Aucun engagement international majeur n’a été mis en œuvre de manière satisfaisante. Les principales raisons sont: absence de décrets d’application, absence de budget alloué, absence de sanction en cas de non-respect, et rotation rapide des responsables politiques.

ANNEXE E: LISTE DES 42 ARRONDISSEMENTS PRIORITAIRES (PHASE 1: 2026-2031)

La phase 1 du plan (2026-2031) ciblera en priorité les arrondissements où les indicateurs de l’enfance sont les plus critiques. Ces arrondissements bénéficieront en premier des programmes EMCI, CES, CREI, et du renforcement de la protection de l’enfance.

DépartementArrondissements prioritairesJustification
OuestPort au Prince, Croix des Bouquets, Cité SoleilConcentration de la pauvreté, violence des gangs, enfants de rue
NordCap Haïtien, Plaine du NordDeuxième ville du pays, forte densité d’enfants déplacés
SudLes Cayes, ChardonnièresZones rurales très pauvres, faible accès aux services
Grand’AnseJérémie, CorailRetard de croissance élevé, absence d’infrastructures
ArtiboniteGonaïves, Saint-MarcZones de conflit, risque choléra, déplacement
Sud-EstJacmel, BainetTaux d’enregistrement des naissances très bas
Nord-OuestPort-de-Paix, Môle-Saint-NicolasIsolement géographique, pauvreté extrême
CentreHinche, Cerca-la-SourceDéscolarisation massive, enfants sans acte de naissance
Nord-EstFort-Liberté, OuanamintheZones frontalières, traite d’enfants
NippesMiragoâne, Anse-à-VeauPetit département, indicateurs les plus bas du pays

Total: 20 arrondissements prioritaires en phase 1 (sur 42). Les 22 autres arrondissements seront couverts en phase 2 (2031-2036).

BIBLIOGRAPHIE

Sources nationales

  1. IHSI (Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique). (2003). Recensement général de la population et de l’habitat.
  1. IHSI. (2015). Recensement général de la population et de l’habitat.
  1. IHSI. (2025). *Projections démographiques 2025-2050* (non publié, communication personnelle).
  1. MSPP (Ministère de la Santé Publique et de la Population). (2017). *Enquête Mortalité, Morbidité et Utilisation des Services (EMMUS VI) 2016-2017*.
  1. MSPP. (2023). Rapport annuel sur la santé maternelle et infantile.
  1. MSPP. (2024). Système DHIS2 – Données de routine (extraits).
  1. MENFP (Ministère de l’Éducation Nationale et de la Formation Professionnelle). (2023). Statistiques scolaires annuelles.
  1. MENFP. (2024). Évaluation nationale des acquis scolaires (6e année fondamentale).
  1. IBES (Institut du Bien-être Social et de Recherches). (2023). Recensement partiel des orphelinats et institutions pour enfants.
  1. IBES. (2024). Rapport sur les enfants en situation de rue.
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  1. Ministère de la Justice et de la Sécurité Publique. (2025). Statistiques pénitentiaires.
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La rédaction de ce document a été coordonnée par Parasol, en collaboration avec Renaissance Initiative. Les données proviennent des sources citées dans la bibliographie. Les portraits et interludes sont issus de travaux de terrain menés en avril 2025 par une équipe mixte de chercheurs haïtiens et internationaux. Tous les noms propres des enfants et des adultes mentionnés dans les parties narratives ont été modifiés pour préserver l’anonymat. Les situations sont authentiques.

Citation recommandée:

Parasol & Renaissance Initiative. (2026). Quarante ans d’absence: Comment Haïti a rendu ses enfants invisibles et pourquoi le coût de l’inaction dépasse désormais celui de toute renaissance. Observatoire National de l’Enfance (à paraître).

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